Un p'tit vélo dans la tête

Du rêve à la réalité

10:54, 8/05/2007 .. 0 commentaires .. Lien

Du rêve à la réalité

Octobre 1986

Il a un grain!

Ce type assit à mes côtés, aux abords du marché de Lhassa, au Tibet, ce bonhomme est complètement fou! La soixantaine révélée par ses tempes grisonnantes, il respire la joie de vivre. Le visage taillé à la serpe, des rides de bonheur ont creusé le tour de ses yeux, son front et ses joues, le teint est basané, une allure de baroudeur souligné par des fringues de reporter-photographe suscite au fond de mes pensées une irritation jalouse.

Harcelés par les mouches, nous sommes là, posés sur une marche, les pieds dans le caniveau, entre des tripes de yack déballées à même le sol et des énormes mottes de beurre rance. Nous cherchons l'oxygène qui nous fait tant défaut à prés de quatre mille mètres d'altitude. Le ciel d'un bleu pur et vif intensifie la majesté des montagnes. Peu à peu, il me raconte son aventure puis il étale un planisphère sur nos genoux. Impossible de dénombrer les petites croix parsemées sur tous les continents. J'en reste pantois! Je pensais avoir pas mal bourlingué mais là il me bat à plate couture! Militaire à la retraite depuis une quinzaine d'années, il parcourt le monde à bicyclette! Il est arrivé ce matin et partira dans trois jours pour le Népal.

Parcourir le monde à bicyclette, n'est-ce pas là le summum de la liberté! Déambuler au gré de ses humeurs sur ce chemin plutôt qu'un autre, avoir le bonheur de partager les instants de vie d'un paysan, rester quand l'endroit est plaisant, partir quand on est lassé, plus loin c'est peut-être plus beau, cette perspective me séduit et déterminera quinze ans plus tard ma destinée...

N'avez-vous jamais rêvé que vous étiez un oiseau ? Que vous étiez au-dessus des forêts, des plaines et des rivières, pas de barrières à franchir, de portes à ouvrir ou fermer ? Que l'air glissait sur vos plumes, tantôt frais tantôt chaud, qu'aussi loin que votre vision vous le permette, tous les horizons s'offraient à vous? Alors un sentiment de liberté vous mettait le cœur en joie, des picotements d'allégresse vous chatouillaient la poitrine. Je ressens cette émotion depuis mon premier voyage aux U.S.A. en 1982. Un stupide accident de voiture a déclenché le virus. Il est décidément trop bête de mourir à vingt ans au volant d'une bagnole! Faut-il être stupide au point de croire que la voiture procure la sensation d’indépendance. Cette autonomie n’est qu’illusion, le rayon d’action a ses frontières. Depuis, les moindres vacances se passent avec un impératif : un billet d'avion dans la poche!

Voyager c'est partir vers un ailleurs pour découvrir comment vit l'autre. Voyager c'est  décoller à destination d'un lointain pour s'étonner avec les odeurs et les sensations. Voyager c'est s'évader pour rire et partager avec l'autochtone. Voyager c'est ressentir des émotions inconnues. Voyager c’est partager le quotidien de l’homme. Voyager c'est aussi un face-à-face avec son ego. Voyager c’est ouvrir sa fenêtre sur le monde et remarquer, qu’après tout nous ne sommes pas malheureux. Voyager c’est une leçon de vie. Et puis, c’est se remettre en question, pourquoi je suis là et qu’est-ce que je fais là, POURQUOI…

Décembre 1999

            Enfin, la retraite approche! Vous pensez que c'est bien jeune quarante ans pour une retraite! C'est vrai, je l'avoue, lorsque j'ai embrassé la carrière militaire, je savais qu'après une vingtaine d'années de dur labeur (je plaisante... quoique?) j’aurai le restant de la vie pour assouvir ma passion tout en percevant une pension. Je choisis les Amériques comme première destination puis, si je ne me lasse pas, l’Asie sera mon prochain projet.

            Je me préparai assidûment à cet avenir prometteur avec, en arrière-pensée, un désir de partage. Je construisit un site Internet pour raconter mon aventure au jour le jour. J'eus l'idée de faire payer les kilomètres parcourus par des dons de grandes entreprises contactées avant le départ ou visitées tout au long du périple. Le bénéficiaire de ces dons devait être l'U.N.I.C.E.F. (Fonds des Nations unies pour l'enfance) Le projet a été refusé par les hautes instances de New York. La goutte d'eau était trop insignifiante pour le prestigieux organisme!

            Fautes de grives, on mange des merles. Je rencontrai le directeur de l'école communale de mon village pour lui exposer mon dessein de voyage. Pourquoi ne pas faire partager mon aventure avec des enfants? Monsieur Ruckly accepta le concept avec enthousiasme. Un an auparavant, la mairie a offert une connexion internet. Je tombais à point nommé! Il me fit visiter la salle informatique, non sans fierté. Dans la cour, les enfants profitaient de la récréation. Le directeur me présenta à quelques professeurs. Toutes et tous étaient impressionnés par mon projet.

            Rendez-vous était pris. Les enfants suivraient mon histoire sur internet.

            Mon frère, quelques années auparavant, traversait l'atlantique sur un voilier. Il en revint enchanté. Je décidais de l'imiter. Un organisme de convoyage de voilier neuf propose la ligne transatlantique à moindres frais: les postulants participent financièrement à l'achat des vivres et, surtout, prennent part aux activités du bord. Les novices, c'est mon cas, sont les bienvenus car un capitaine confirmé est affecté à chaque embarcation.

Préparatifs de voyage

Alors que je m'empresse de finir le montage de ma tente dans la salle de classe mise à ma disposition, dans mon dos, des chuchotements sont perceptibles. Je les imagine se poussant du coude et du genou pour être au premier rang. Le plaisant gazouillis me prévient qu'il est temps de commencer ma démonstration. Je me présente enfin à leurs yeux. Les bourdonnements  font place au silence. Toutes et tous sont suspendus à mes lèvres. Les petits, devant, assis en tailleur, les grands, derrière appuyés aux tables dans le fond de la salle, les enfants du groupe scolaire Marcel PAGNOL peuvent enfin voir celui dont leur parlent les professeurs depuis ce matin.

«  Bonjour!

-Bonjour, me répondent-ils, à l'unisson!

-Avant toutes, je vais prendre une photo et dès ce soir vous serez sur Internet.

-Monsieur, c'est quoi Internet? me demande un petit du cours préparatoire.

-Ta maîtresse te l'expliquera plus tard, dis-je, de peur de m'enfoncer dans d'inextricables explications. »

Je me présente, puis, décris, à l'aide d'un planisphère, l'itinéraire: départ de Saint-Gilles Croix de Vie, direction l'île de Madère, cap sur les Antilles jusqu'à Tortola puis la République Dominicaine, où je vais rejoindre mon frère et ma belle-sœur. J'attendrais patiemment les beaux jours de mai pour m'envoler sur Vancouver, sur la côte ouest du Canada afin de traverser le pays dans son intégralité en vélo.

A l'annonce du nombre de kilomètre à parcourir, des pays traversés, la surprise se lit sur les visages. Déjà, des doigts alertes se lèvent. L'influence de la télévision se fait sentir. En effet les scénarii catastrophes pleuvent.

« Et si tu tombes à l'eau et qu'un requin vient nager prés de toi?

-Et si une baleine renverse ton bateau?

-Et si tu te casses une jambe et qu'il y a personne pour te soigner?

-Est-ce que vous vous droguez(sous-entendu dopez)?

-S'il y a une catastrophe naturelle, que ferez-vous?

-Et si etc. ...

Je fais patienter tout ce petit monde, non sans mal. Les professeurs veillent à calmer les plus enthousiastes. Je rassure les pessimistes et réponds aux questions les plus pertinentes : l'alimentation électrique, la connexion Internet, les moyens de défense en cas d'agression, la communication dans différentes langues, etc. ...

« Il est où ton vélo? lance un petit

-J'achèterai le vélo et tous ses accessoires à Vancouver au Canada car je ne voudrai pas que la rouille l'abîme!

-Elle est rigolote ta tente !

-C’est une tente igloo, légère et très rapide à monter.

-Comment allez-vous faire pour boire?

-En dernier recours, si je ne peux pas me procurer de l’eau dans le commerce local, j’ai un filtre à eau en céramique mais il faudra tout de même faire bouillir cette eau pendant une dizaine de minutes pour qu’elle soit potable.

-Comment allez-vous faire bouillir l’eau?

-J’ai ce petit réchaud qui fonctionne avec tous les carburants liquides : gasoil, essence, alcool, etc.

-Pourquoi vous n’avez pas un réchaud à gaz?

-Je ne suis pas sûr de trouver des cartouches en plein milieu de la cordillère des Andes, par contre de l'essence, j'en suis certain!

-Pour manger, il y aura toujours des restaurants?

-Regardez! Une petite poêle, une casserole et même la cafetière italienne!

-Il est tout petit ton ordinateur!

-C'est le plus petit que j'ai trouvé, un kilo et gros comme un bouquin! Pour l'ensemble du matériel, j'ai pris garde au poids et au volume. N'oubliez pas que je pars en vélo!

-Combien vous coûte ce voyage? Me demande un professeur.

-Pour le moment, j'ai investi environ 20 000 francs, le plus cher étant l'ordinateur et ces logiciels. L'appareil photo digital vaut à lui seul un peu plus de 6 000 francs. Je pense dépenser    5 000 francs par mois au Canada et aux Etats Unis puis, à partir du Mexique, entre 3 et 4 000 francs. La pension militaire devrait donc suffire. En cas de nécessité, j'ai des économies. Je réserve environ 20 000 francs pour l'achat de la bicyclette et ses accessoires: les sacoches, l'habillement et quelques matériels de rechange comme des pneus, chambres à air, câbles etc.

-Avez-vous des sponsors? Questionne un autre professeur.

-Le mécénat d'entreprise implique, à mon avis, une sorte d'asservissement à une marque. Je suis amoureux de la liberté, j'ai donc choisi de financer ce voyage par mes propres deniers.

-Vous êtes-vous entraîné?

-J'ai un peu plus de 37 000 kilomètres pour m'entraîner! Dis-je en souriant.

-Combien de kilomètres par jour comptez-vous faire? S’interroge un grand, appuyé au mur, dans le fond de la classe.

-Difficile de prévoir! Je n'en ai aucune idée! Je n'ai jamais fait de vélo sur des grandes distances. Je pense que les premiers tours de roue seront laborieux mais avec le temps, j'espère rouler cent à cent vingt kilomètres par jour. Je veux définitivement prendre du plaisir à voyager! Je n'accepterai aucune contrainte: rouler de nuit ou par mauvais temps par exemple. »

Peu auparavant, j’avais rencontré des journalistes de Midi Libre et proposé ma future aventure à narrer dans les colonnes du journal. Ils sont au rendez-vous ce matin. Un carnet à la main, le reporter me fait réciter mon état civil pour compléter ses notes tandis que son photographe nous éblouit par ses flashes.

Il est temps de nous séparer. En fin d'après midi, je suis épuisé mais quel régal de faire rêver ces gosses...

Près d’un mois c’est écoulé, j’espérais fêter le nouvel an sur l’Atlantique. En vain, mes appels téléphoniques intempestifs à l’organisme de convoyage ne seront d’aucune utilité. J’obtiens malgré tout un rendez-vous le 6 janvier à St Gilles Croix de Vie. Nous appareillerons sur un catamaran, un Lagoon 380. Il mesure 11,6 m de long et 6,63 m de large. Nous serons quatre à bord.

Christophe, 24 ans, me paraît bien jeune pour diriger le bateau. Pourvu d’un diplôme de la marine marchande, ce sera sa huitième transatlantique. Delphine, sa compagne, pour la troisième fois fera le voyage. Le troisième compagnon, Eric, exerce le métier d’électricien et envisage une reconversion dans le monde de la voile. Ce sera sa seconde traversée.

Nous sommes bloqués au port. Le pétrolier Erika a répandu le pétrole de ses entrailles sur les côtes bretonnes et normandes. Le petit port de Saint-Gilles Croix de Vie doit son salut aux barrages flottants déployés aux embouchures. Nous espérons lever l’ancre dans six jours si la préfecture avalise l’ouverture du port. Je profite de cette opportunité pour acheter la panoplie du parfait navigateur : la veste de quart, le ciré, le pull marin, les bottes et les gants. Les courses, les pleins d’eau et gazole réalisés, la protection de l’équipement effectué, le bateau doit être livré dans le meilleur état possible, il reste du temps pour faire connaissance. Nous rendons visite aux autres équipages. Les conversations vont bon train, trop technique, j’écoute d’une oreille attentive. Christophe, en bon professeur, m’explique les termes employés. Nous rencontrons Alain, un convoyeur indépendant, accompagné d’un second. Nous avons exactement le même plan de navigation. Le personnage est atypique. Grand, sec comme un cep de vigne, les cheveux sur les épaules qui cachent sa boucle d’oreille, une barbe de trois jours et toujours le sourire aux lèvres, son éloquence séduit l’auditoire. Il partage son temps entre la mer et sa maison en Bretagne.


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