Un p'tit vélo dans la tête

Journal de bord d’un marin en herbe

10:52, 8/05/2007 .. 0 commentaires .. Lien

Journal de bord d’un marin en herbe

De Saint-Gilles Croix de Vie à Tortolla (Iles Vierges Britanniques) en passant par Madère.8300km

            Je vous livre, dans l’état où il a été rédigé, mon journal de bord. Jour après jour, j’ai noté mes sentiments.

Mardi 11 janvier 2000

Un jour avant la date butoir, à 19 heures, l'autorisation de sortie est accordée par la capitainerie. Je file à la plus proche cabine téléphonique dire au revoir à la famille. Une brume à couper au couteau salue notre sortie en mer. La nuit n'est pas le moment idéal pour naviguer mais c'est ça ou rester au port pour une durée indéterminée. Les vents sont trop faibles, nous naviguons au moteur. Cap au 240°, nous glissons lentement sur une mer épaisse. Des relents de mazout empuantissent l’atmosphère, les nappes freinent notre progression.

Je trouve progressivement mes points de repère. Christophe et Delphine font chambre commune dans une coque du bateau, nous nous installons dans l’autre coque, Eric à l’avant et moi à l’arrière. Chacun aménage à sa façon sa couchette. Je m’accoutume aux clapotis des vagues sur les parois.

La vie en communauté impose une certaine discipline de vie. D’un commun accord nous définissons les temps de quart, quatre heures toutes les douze heures. Les tâches ménagères sont partagées. Delphine s’essaie à l’art culinaire, sans succès ! A la majorité, je suis affecté aux fourneaux. J’émets une condition, je ne fais pas la vaisselle ! Tout heureux d’avoir un cuisinier à bord, l’équipage ne manifeste pas d’objection. Christophe et Eric m’initient aux techniques de la navigation. Comment maintenir le cap, hisser les voiles, le nœud de cabestan, de chaise et plat n'ont plus de secret pour moi! Je ne suis pas rassuré lorsque vient mon tour de quart. De crainte d’effectuer une fausse manœuvre, je réclame un parrain au-dessus de mon épaule.

Je constate une nouvelle fois que je ne suis pas un marin confirmé. Le mal de mer me cloue à l’inactivité. Patraque, je  prends l'air sur le pont arrière. Perchée sur le garde-corps, une mouette mazoutée tente de nettoyer ses plumes souillées. Le bout du bec noirci, elle m’observe puis, fouillant sous ses ailes, reprend sa vaine toilette. C’est de votre faute, vous les humains, si je suis engluée de la sorte, semble-t-elle me dire. Déployant des trésors de patiente, je l’approche précautionneusement sans cesser de la fixer des yeux. Me jugeant trop proche, maladroitement, elle prend son envol. Je profite de son absence pour m’approcher de la balustrade. Telle une statue j’attends patiemment. Je sais qu’elle reviendra. En effet, quelques minutes plus tard, elle reprend sa place sur le filin. Je l'attrape vivement. Tantôt à droite tantôt à gauche, elle me gratifie de quelques coups de bec désapprobateurs. Dans l’évier, Delphine et moi tentons de dissoudre le mazout qui macule son abdomen avec un liquide vaisselle, non sans mal. Je sens son petit cœur battre la chamade. Après une heure de repos forcé, nous relâchons notre compagne d'infortune. Trois coups d’ailes, elle amerrit sur la crête d’une vague. Elle disparaît dans la houle. Quelle déception de n’avoir pas pu sauver le bel oiseau blanc ! Nous la croyons perdu à jamais. Quelques minutes plus tard, un petit bonheur nous réjouit lorsque nous distinguons la mouette parmi ses congénères dans le sillage du bateau.

Je savoure mes temps de repos à l’avant du bateau. J’aperçois des ombres fuyantes sous la surface des vagues. Quatre dauphins viennent jouer dans l'étrave. D’un bord à l’autre, ils apparaissent furtivement et disparaissent dans les profondeurs. Les cétacés ondulent et zigzaguent, ils semblent mesurer leur vitesse avec celle du catamaran. L’instant magique sera de courte durée. Ils s’évanouissent dans les fonds abyssaux.

Jeudi 13 au lundi 17/01

A la latitude du Cap Finistère, la météo nous avait annoncé une mer forte à très forte selon l'échelle Beaufort et un avis de fort coup de vent. Elle ne s'est pas trompée.

Cinq jours de folie. Des orages de grêle, des vagues de 6 mètres de haut (l'équivalant d'un immeuble de deux étages), une température glaciale, des bourrasques de vent, dont une pointe à 52 nœuds, qui n'ont rien à envier à notre mistral (bref... pas un temps à mettre le nez dehors) sont notre menu quotidien!

L'électronique du bateau nous permettait une certaine liberté de manœuvre à bord. Malheureusement, celle-ci nous abandonne au moment crucial.

La mer reste maîtresse et nous sommes insignifiants devant le déchaînement des éléments. A la barre, à sec de toile, le voilier en fuite, je me protége derrière la visière de ma veste de quart en baissant la tête pour éviter le martèlement des grêlons.

Les quarts, toutes les quatre heures, ne sont pas montés de gaieté de cœur! Les temps de repos sont consacrés au sommeil.

Une fois passée la latitude du détroit de Gibraltar, nous mettons le cap au 210°

Mardi 18 au mercredi 19/01

Calme plat, plus un brin de vent, comme des enfants en récréation nous prenons un bain dans une eau à 19°. Lorsque nous sommes partis de St Gilles Croix de Vie, elle était à 13°. Cette courte baignade tonifiante efface la fatigue des derniers jours.

Jeudi 20

Une petite escale à Porto Santo et nous arrivons sur L'île aux fleurs, Madère.

Vendredi 21/01 au dimanche 23/01

A l’entrée du port de Funchal, capitale de Madère, Alain nous accueille et nous guide vers un emplacement. Il recherche désespérément un nouveau partenaire. Son équipier trop éprouvé par la première partie du trajet, a préféré rejoindre ses pénates.

Nous savourons nos nuits de calme et de tranquillité. Et quel plaisir de pouvoir se laver sous une douche chaude à souhait! Il y a un mois, la neige est tombée sur les hauteurs de Madère. Pourtant, aujourd'hui, le T-shirt est de mise. Nous en profitons pour faire un tour de ville.

Dans la vieille cité, quelques rares maisons résistent à l'assaut du béton. Le front de mer n'offre aucun intérêt, si ce n'est pour les touristes débarqués par charter. Les complexes hôteliers, tel un rideau de ciment et de verre, masquent l'océan. Au détour de ruelles, il n'est pas rare de découvrir des estaminets fréquentés essentiellement par la population locale, proposant de délicieux sandwichs de petits pains ronds garnis de poisson ou de viande. L'espada, à ne pas confondre avec l'espadon, un poisson de forme allongée, noir strié de blanc, nantie d'une gueule antipathique, possède une chair particulièrement goutteuse. Un régal.

Une promenade en voiture nous emmène à la découverte des hauteurs ainsi que le nord-ouest de l'île. De grandes vallées encaissées sont boisées de conifères et d'eucalyptus. Madère, a pris ses quartiers d'hiver. Au point culminant, l'atmosphère est plutôt vive et piquante. Les forêts ont cédé la place aux buissons de genêts.

Lundi 24/01

Après mûre réflexion je propose mes services à Alain. En fin d'après midi, les achats en vivres frais réalisés, nous mettons le cap au 240°, qui devrait, à long terme, nous accrocher aux alizés.

Nous découvrons mutuellement nos personnalités. Je retrouve le même personnage qu’à Saint-Gilles Croix de Vie, avec la verve qui le caractérise. Il me révèle ses qualités professionnelles. Malgré les quarts plus fréquents, notre tâche est allégée par le pilotage automatique. Nous partageons les tâches ménagères. Je le presse de questions techniques, il n’est pas question de voyager idiot ! Sagement, il me recommande de ne pas gaspiller l’eau (douce, cela va de soi): nous ferons la vaisselle, les pâtes, la douche et la chasse d’eau avec l’eau de mer !

Jeudi 27/01

Deux jours de calme passés, les éléments tempêtent de nouveau.

La houle bouscule le voilier par l'arrière et par bâbord. Le vent de SSE nous entraîne à des pointes de 12 nœuds. La houle de travers fait déferlé ses paquets de mer sur le pont. Telle la tortue, rentrer la tête dans la veste de quart et laisser passer la douche.

La houle d'arrière pousse le bateau jusqu'à surfer sur la vague. Entre deux grains, le soleil fait de timides apparitions.

La notion d'équilibre est plus qu’hasardeuse. J'ai l'impression d'imiter Charly Chaplin. Les mains à la recherche du moindre point d'ancrage, je cherche le sol pour poser un pied hésitant. Cela vaut tous les manèges de foire, mais celui-ci ne s'arrête pas au bout de 8 à 10 minutes!

Le catamaran, en houle arrière, glisse dans le creux de la vague, remonte à la crête pour pointer sa proue dans le ciel et s'abattre alors dans un vacarme inquiétant sur l'autre versant. Et c'est la douche garantie.

Que la mer est belle quand elle est en colère!

Le soleil disparaît derrière de noirs horizons. La houle, de plus en plus forte, se déplace sur l'avant. Nous affalons de trois ris et reprenons du foc. Des vents de 30 nœuds nous obligent à ralentir l'allure.

Neptune réclame des offrandes pour nous accorder sa clémence. Un carré de chocolat et une lampée de Pastis devrait faire l'affaire!

Des creux de trois mètres se forment. Malgré une réduction de voiles, nous continuons de progresser entre 8 à 10 nœuds.

11 h 30 en temps universel. C’est le moment de se brancher sur RFI pour l'écoute de la météo. Pour notre malheur, elle ne laisse rien présager de bon. Nous approchons le cœur d'une dépression. Avec la grand voile affalée et un demi-foc, le voilier file à 6 nœuds J’admoneste vivement Alain du fait qu’il effectue ses manœuvres sans gilet de sauvetage. Je parviens à le convaincre de mon inexpérience dans la navigation.

Du haut des flots, la mer moutonne, les creux s'enflent, le vent déchaîne des bourrasques de plus de 100 Km/h Comme un cheval indompté, le bateau se cabre, s'arrête net pour piquer du nez tout de go.

Les vents sifflent dans les drisses. Les flots rageurs jouent de notre coquille de noix. Une pluie drue limite la vue à une dizaine de mètres. Nous surveillons sans cesse la direction des vents.

Et tout à coup, juste devant nous, le rideau se lève! Un trou parfaitement circulaire de ciel bleu garni d'un soleil resplendissant. La houle s'est assagie. Le vacarme du vent n'est plus.

La maîtresse devient douce.

Le soleil se mêle à la symphonie, nous réchauffant de ses ardents rayons. Prenant plus d'assurances, je m'aventure sur le pont pour profiter de cette chaleur salutaire. Et je vous le donne en mille, une douche d'environ 100 litres vient finir de me tremper.

Après une sieste, je trouve Alain sur le toit, tentant de déployer la grand voile. Le ciel est de nouveau noir. Le baromètre se maintient à 1007 millibars. Nous ne sommes toujours pas sorti de la dépression.

Une nuit sans lune s'installe. Le bateau fait de nouvelles embardées à plus de 10 nœuds. Nous réduisons le foc. La nuit n'apportera aucune quiétude. A l'aveuglette, nous filons à plus de 8 nœuds.

Surveiller la girouette, le cap, la vitesse et le baromètre tout en étant attentif aux bruits insolites, non, cette nuit ne sera pas de tout repos!

Samedi 29/01

La nuit de jeudi à vendredi n'a laissée aucun instant de répit. Malgré tout, vendredi fut une journée apaisante. Le ciel s'était mouché, offrant son espace au soleil.

L’expérience de la tempête fut une rude mise à l’épreuve. Curieusement, je n’ai pas douté de la flottabilité  du catamaran. Quant à la peur, elle ne peut être que rétrospective, dans l’action je n’ai pensé qu’à l’urgence des initiatives, tentant au mieux de les anticiper. Les efforts déployés nous ont épuisés. Les rapports sont tendus. Un jeu de trictrac nous réconcilie.

Mardi 01/02

PROBLEME:

Sachant qu'un mille marin fait 1852 m, qu'un nœud représente un mille/heure, soit une minute de latitude, que le bateau mesure 12,37 m sur 7,03 m, qu'il fait plus de 24° Celsius et que le baromètre est à 1018 millibars, que nous sommes le 1er février 2000 (année bissextile!), que nous sommes à 25°11' de latitude ouest et 32°04' de longitude nord, que Tortola se situe à 64°37' de latitude ouest et 18°25' de longitude nord, que je suis né le 13/10/57, pouvez-vous me dire l'age du capitaine à l'arrivée à Tortola?

(Toutes les données sont exactes... bien qu'il y en ait de superflues.)

Le gagnant sera tiré au sort en présence de l'huissier Maître LOUFOQUE. Le premier prix : Une place sur mon porte-bagages. (Prévoir un coussin)

Nos voisins du dessus, Castor et Pollux de la constellation des Gémeaux, pas du tout bruyants mais très brillants ont pris place dans  la voûte céleste. Elle s'est faite belle, cette nuit. Quelques météorites saluent sa beauté. La Voix Lactée trace sa route au travers de l'univers et semble semer des bulles fluorescentes dans l'étrave du voilier.

Bon, assez poétisé, c'est la relève de quart, je vais me coucher!

Jeudi 03/02

1 h 30. Nous passons le tropique du Cancer

Samedi 05/02

La croix du sud à l'horizon bâbord fait face à l'étoile Polaire

Neptune s'est allié avec Eole pour nous faire regretter notre pêche du jour, une dorade coryphène mesurant approximativement un mètre de long et pesant prés de dix kilos! Trois grains menacent notre tranquillité pour le dîner 

Mardi 08/02

Depuis mercredi, nous sommes dans la zone des alizés. Ce matin un superbe tazard se prend au piége de notre hameçon, soixante-dix-huit centimètres de long pour à peu prés quatre kilos. Nous aurons goûté la grande majorité des poissons de surface: tazard, dorade coryphène et bonite.

Je profite d’une mer calme pour me baigner. Alain mouille une bouée reliée au bateau par un cordage. Nonobstant cette sécurité, je ne m’attarde pas dans ces eaux abyssales. Imaginez une piscine de 6000 mètres de profondeur ! Une sensation de vertige m’étreint. La bouée autour du torse ne parvient pas à me rassurer et je ne demande pas mon reste pour rejoindre Alain sur le pont. Je lui propose à son tour de se baigner. Vous ne devinerez jamais sa réponse : il ne sait pas nager !

Samedi 12/02

Nous avons croisé Barbuda, Saint-Barthélemy, Saba, Saint-Martin. C'est notre dernière nuit de navigation, loin de tout, de la ville, du bruit, de la pollution, des voitures, de la télé et, aussi, de la famille et des amis. Seuls comptent le vent, la mer, le soleil et les étoiles. 

Dimanche 13/02

A l'horizon se profile Virgin Gorda. 18 h : accostage et premier pied sur terre. A la recherche d'un équilibre, j'ai quelques difficultés à marcher. J’ai le mal de terre ! Le bateau semble trop tranquille. Il n'est pas à sa place, dans un port. Il lui faut du mouvement, de la vie.

En conclusion après environ quatre mille cinq cents milles marins, soit prés de huit mille trois cents kilomètres, trente-deux jours de mer, vingt-quatre heures de mal de mer, dix jours de tempête, trois bonites, un tazard, une dorade coryphène péchés et mangés, cela va de soi, des mouettes, des pétrels, des pailles en queue, des labbes, des méduses voilier ou cavalier portugais, des dauphins, et des poissons volants observés, des milliers d'étoiles admirées pendant environ cent trente heures de quart, vous avez un homme comblé de bonheur!

Nous n'aurons pas le temps de faire du tourisme car le catamaran doit être livré jeudi. Nous passons l'essentiel de notre temps à nettoyer, à ranger et à décaper le voilier.

Le peu de temps restant sera utilisé dans les bureaux de l'immigration afin d'obtenir un visa d'entrée et de sortie du territoire des Iles Vierges Britanniques. Pour que je puisse entrer en République Dominicaine, je dois posséder un billet de retour en France. Je suis donc obligé d'acheter un billet d'avion à destination de la Guadeloupe!

Alain retourne en France pour prendre quelques jours de congé et attendre une nouvelle livraison. Un jour après je m’envole à destination de la République Dominicaine, prendre à mon tour des vacances jusqu’à fin avril.


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