Un p'tit vélo dans la tête

Le grand départ

10:48, 8/05/2007 .. 1 commentaires .. Lien

Le grand départ

Vancouver(Colombie Britannique) Jasper (nord de l’Alberta) Calgary (sud de l’Alberta) 1200km

Samedi 19 mai, la nuit fut agitée. La perspective du départ ne m’a pas tranquillisée. L’impatiente de partir, le récapitulatif du matériel, de la trousse de soins, des cartes et bouquins, non, je n’ai pas dormi à poings fermés ! A l’aube, les rues de Vancouver sont désertes. Hé ! Réveillez-vous ! Je pars ! Pour longtemps… et loin !

Les premiers kilomètres furent les présentations entre mon vélo et moi. C'est que nous allons faire ensemble un sacré bout de chemin! Je suis chargé comme un baudet. L'équilibre n'est pas facile à tenir avec prés de 50 Kg de barda ! Au fur et à mesure que je roule, je me transforme en animal de cirque mais je n'irai pas jusqu'à lâcher mon guidon ! Imaginez-vous avec deux grosses bouteilles de gaz sur le porte-bagages de votre vélo! Allez ! Lâchez le guidon ! Cette banlieue qui n’en finit pas de défiler me fait douter de mon orientation. Je m’arrête quatre fois pour vérifier ma route. Un policier vient à ma rescousse et m’aiguille aimablement vers le bon chemin. Je suis content de quitter l’autoroute pour cette route secondaire qui file plein nord. 92 km plus loin à Dewdney, je trouve un petit coin prés d'une rivière pour planter la tente.

Encore de la route facile mais le plus dur reste à venir. Je vois peu à peu les montagnes se rapprocher. Arrivé à Hope, je suis au pied des Rocheuses, je crois que je vais savourer ma nuit.

Aux premières lueurs, je quitte Hope, espoir en anglais. Il m’en faudra pour venir à bout des prochaines heures ! La perspective de la route qui grimpe le long du Canyon de Coquihalla est dé­courageante. Le long ruban serpente jusqu’à des sommets invisibles. Guilleret au départ, je dé­chante rapidement après une dizaine de kilomètres. Elle n’est pourtant pas abrupte cette route qui monte, mais elle est longue, très longue. Je ne peux pas me mettre en danseuse, au risque de m’affaler sur le bitume, entraîné par le poids de l’attirail. Je pousse laborieusement sur les pédales, je souffle et reprends ma respiration avidement, cherchant le précieux oxygène. Le dessus des cuisses me fait mal. Je découvre des muscles sur les jambes dont je ne soupçonnais pas l’existence. Des automobilistes qui me croisent m’exhortent à la prouesse en klaxonnant, un pouce en l’air et tonitruant joyeusement. Je me fixe des objectifs dans le lointain en me promettant de ne pas mettre pied à terre avant. Ma volonté est soumise à rude épreuve. Je grignote mètre après mètre l’ascension du col, je m’acharne et m’invective, je me traite d’incapable, je me fais violence. Je tente de négli­ger la difficulté en regardant le paysage. La neige parsème peu à peu les environs pourtant je n’ai pas froid. La sueur coule dans le dos et me rafraîchit. La vapeur fume à travers mon coupe-vent. Une sen­sation de liberté suprême me met la tête en joie. Je me grise de cette ivresse d’adrénaline. Des bouffées d’allégresses me redonnent une nouvelle vitalité. Non je ne lâcherai pas, je veux vain­cre cette côte ! Six heures de lutte opiniâtre pour gravir 1244 m de dénivelée en seulement cin­quante kilomètres de distance, je franchis enfin ce col tellement espéré. Je peux maintenant savourer la magnifique pente qui me mène à Merrit, je pense ne pas l’avoir volé ! J’attaque la pente et j'éprouve encore des difficultés à pédaler. Je m'arrête. Je fais le tour du vélo. Et je m'aperçois qu'un tendeur non seulement tient bien mon sac à carte fixé au gidon mais emprisonne aussi fermement… le câble du frein avant ! Je ne peux m'empêcher d'éclater de rire. Pour fêter ça je me prépare un café bien chaud, les pieds dans la neige. Je déguste ma victoire. Je me dis qu’alors rien ne m’empêchera de surmonter tout les sommets des Rocky Mountain !

Après avoir tutoyer les sommets je me grise de vitesse dans une descente interminable. A 70 km/h, le vent siffle dans les oreilles, des larmes coulent à la verticale sur les joues, le guidon vibre de plus en plus comme si la roue était voilée. Je me refuse de freiner, trop étourdi par la célérité de ma monture. Arrivé à Merrit, je fais un détour pour visiter le plus grand Ranch de Colombie Britanniques, le Douglas Lake Ranch. Situé sur un plateau semi-désertique, le bleu du lac est de toute beauté. Au loin je discerne les toits rouges du ranch qui tranche franchement avec toutes les couleurs environnantes.

Anita m’accueille. Elle n’était pas avertie de ma venue et m'avoue son désarroi. Qu'à cela ne tienne, bien qu’elle ne me connaisse ni d'Eve ni d'Adam, elle m'offre aussitôt une bière dont je me délecte et une chambre pour la nuit. En attendant la venue de son mari Carlo, nous faisons rapide­ment connaissance.  Je lui parle de mon périple. Dans la foulée elle m'emmène à l'école du village rencontrer un des trois instituteurs. Je lui propose d'effectuer une connexion Internet avec l'école de Redessan qu'il accepte d'emblée. Le lendemain je présente mon circuit aux 14 élèves de l'école qui semblent enchantés de suivre mon itinéraire et de pouvoir réaliser une correspondance avec des écoliers français. Nous sortons de la classe pour voir mon matériel. Certain veulent essayer le vélo, d'autres s'interrogent quant aux passages des vitesses, d'autres encore sont admiratifs en voyant les haut-parleurs installés sur le guidon et se sont des "cool" qui fusent comme pour adopter ma vision du voyage. Nous nous séparons avec la promesse de s'écrire grâce aux "E-mails".

L'après midi, Anita me propose de visiter le ranch et de compléter la journée par une balade à cheval dans les forêts avoisinantes. Je découvre alors encore et toujours des paysages enchanteurs. La vie sauvage prend ses aises. Sur le chemin du retour je rencontre de vrais Cow-Boys (sans armes) surveillant les bêtes.

N'ayant rien à offrir à mes hôtes, je propose de cuisiner un gratin dauphinois (avec les "moyens du bord") accompagné d'une excellente entrecôte de bœuf grillée par Carlo. Un régal! A l'issue du repas nous nous séparons avec le serment de nous revoir un jour en France.

Bruce, un des instituteurs me propose de passer la nuit chez un de ses amis à Vernon puis de m'acheminer le lendemain à Little Fort quelque 80 km plus loin. Je reprends la route le long d’une paresseuse rivière, bordée d’épaisses forêts de noise­tiers. Perdu dans mes pensées, les yeux rivés sur la roue avant, je roule machinale­ment. Incroyable, la quantité de limaces qui se perdent sur le bi­tume ! Je tente de les éviter mais sans excès de zèle. La pluie m'oblige à une escale forcée 30 km après mon départ, à Clearwater. J’ai de la chance, il y a un petit camping avec une salle commune pour s’abriter. J’envisage même de coucher dans la salle si le temps ne s’améliore pas. Les sommets alentours se noient dans les brumes. Néanmoins, à la faveur d’une éclaircie, je plante ma tente sur le terrain désertée de toute âme qui vive.

 

Au petit matin, un franc ciel bleu présage une agréable journée. La fraîcheur de l’aube ravi­gote. Pendant que les œufs au bacon grésillent dans la poêle, je plie promptement la tente. La route en légère déclivité est facile, elle longe nonchalamment la rivière. Les oiseaux n’attendent pas l’apparition du soleil pour gazouiller joyeusement. Avola, petite bourgade où je fais une pause casse-croûte, me donnera l'occa­sion de rencontrer un homme, Homère GREGOIRE dont les ancêtres, il y a prés de 300 ans vivaient à Montpellier et exerçaient le métier de "barbier-chirurgien". N'ayant pas souvent l'opportunité de parler français il veut à tout pris me faire décou­vrir son univers. Poliment, je décline l'invitation et enfourche ma bicyclette pour rejoindre mon bi­vouac du soir, 50 km plus loin à Blue River.

J'avale les kilomètres, le ruban d'asphalte défile sous mes yeux, de temps à autre, un poids lourd m'aspire dans son sillage et un maintien devient primordial si je veux éviter la chute. La bicy­clette de Montand trotte dans un coin de ma cervelle. Tête Jaune Cache, changement d’azimut, je bifurque plein Est, j'atta­que le plat de résistance: ROCKY MOUTAIN!

Petit pédalier, grand plateau, je pousse sur les jambes allégrement. J'adapte ma respiration aux coups de pédales. Je ne peux m'empêcher de penser au moteur à explosion. Le carburant: le pe­tit déjeuner, le comburant: l'oxygène absorbé avidement, la chambre à explosion: les poumons se vidant brutalement pour se remplir de nouveau et à chaque coup de pédales pour quelques mètres de gagnés! L'énergie déployée se fait presque sans fatigue. Elle passe en second plan et pour cause: le paysage est sublime!

Le Mount Terry Fox apparaît au détour d’un virage. Un mémorial relate les exploits d’un jeune Canadien de dix-huit ans atteint d'un cancer des os. Dans les années quatre-vingts, il a tenté la traversée en courant d'est en ouest du Canada (quatre mille huit cents kilomètres en quinze mois) au profit de la recherche sur le cancer. Il a ainsi récolté prés de vingt-quatre millions de dollars. Il est mort un mois avant son vingt-troisième anniversaire.

Je me grise et je peine sur la quatre voies rectiligne qui joue les montagnes russes. La vallée obscurcie des dernières ténèbres de la nuit prolonge l’instant dans l’ombre de ses montagnes. Les pins filiformes semblent vouloir retenir cette pénombre mourante. Progressivement, une merveille de la nature se découvre au sommet d’une côte. Il resplendit dans l’éclat du soleil. Je suis admiratif devant ce pic marbré de neige et de roc, posé tel un joyau sur le velours noir des forêts. Le Mount Robson culmine à 3954m. C'est le plus haut sommet des Rocheuses. Une pause s'impose! Selon les rares touristes en villégiature, je suis chanceux. Le Robson ne se dévoile entièrement, en moyenne, que neuf jours par an.

Une grimpette, une descente, une cinquantaine de bornes en plat, le long de Moose Lake (Lac Caribou) et j’arrive à Yellowhead Pass. Je paie la petite contribution à l’entretien du site et m’installe au bord d’un minuscule lac. Je me prépare à une profonde nuit de sommeil, je suis épuisé. Je me lève du pied gauche. Je n’avais pas remarqué en lisière du lac, tout au fond, planqué derrière une épaisse haie de pins, une insignifiante voie ferrée. Toutes les heures, des trains d’une centaine de wagons, chargés comme des mules de billes de bois m’ont fait tressauter dans le sac de couchage.

Je ne peux pas invoquer l’ignorance : lors de rencontre avec des ours, les passagers ne doivent pas descen­dre des véhicules! Depuis mon entrée dans le parc provincial du Mount Robson, moult panneaux préventifs fleurissent aux bords des routes. Je suis septique lorsque, à une centaine de mètres, une ourse et son petit tra­verse nonchalamment la route. La mère, devant, se presse de montrer le chemin de la rivière à sa progéniture mais l’ourson ne veut en faire qu’à sa tête. Il s’assied sur son séant, regarde autour de lui, s’intrigue de la présence des voitures arrêtée devant lui. D’étranges bipèdes l’observent à travers de curieuses boîtes noires qui produisent des éclairs ! Il me fait penser à un bébé dans son parc ! La mère revient sur ses pas pour rappeler l’urgence de la situation. Elle lui renifle le museau, émet quelques grognements. Quelques secondes de réflexion puis l’ourson reprend sa progression et suit docilement sa mère. Je continue d’observer les plantigrades, confondu dans les broussailles sur les rivages du torrent, encore sous l’émotion de cette merveilleuse rencontre.

J'arrive à Jasper le mercredi 31 mai. J’en bave pour l’atteindre, cette auberge de jeunesse, à 11 km de la ville, planquée dans la montagne prés d'un ruisseau, à l’abri des regards et des turpitudes de votre vie quotidienne. Sur le chemin je croise une biche. Fragile, gracile, elle s’éloigne sans terreur, s’enfonce dans les sous-bois, traverse un cours d’eau bouillonnant comme pour définir une frontière entre elle et moi. Plus loin, quelques bouquetins impavides ruminent, habitués aux touristes. Regroupés en bordure de torrent, quatre petits chalets dortoirs dont une salle commune m’accueillent au bout de la route. Je dois rester ici le temps de récupérer une nouvelle carte de crédit. Ce ne sera pas une contrainte : le site et ses alentours sont magnifiques. Maligne Canyon situé tout à coté aura la primeur de mes visites dans la région. Profonde gorge creusée, siècles après siècles, par un cours d’eau sur le plateau calcaire, la neige de l’hiver subsiste dans les recoins d’ombre de cette formation géologique. Il faut descendre une quarantaine de kilomètres au sud pour découvrir, encaissé dans la montagne, Maligne Lake, perle de saphir bordée du velours vert des pins filiformes. Dans son eau cristalline, les truites ondoient paresseusement. Au fond, au pied du glacier, une croûte de glace témoigne encore des rudesses de l’hiver. En limite du parc de Jasper, Hot Spring, comme son nom l’indique, une source d'eau chaude à 54°, régale le corps et l’esprit. 10° à l’extérieur avec tout de même un franc soleil comme compagnon, mais j’hésite à plonger dans ces eaux fumantes. Par palier, laissant la chaleur m’envahir, je me glisse dans le bouillon, ne laissant apparaître que la tête. Il fait bon se prélasser dans les thermes judicieusement bâtis en hauteur : les montagnes alentours affichent leur beauté.


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Commentaire sans titre

01:35, 12/10/2007 .. Publié par Anonymous
bravo pour ce magnifique voyage et le récit de ce parcours, j'ai 2 blogs de voyage sur femme actuelle sous nanette09 et nanette 900, mais c'est loin d'etre si aventureux! merci de ce vrécit dont je me régale
nanette36

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