Un p'tit vélo dans la tête

Le glacier de l'Ange

10:46, 8/05/2007 .. 0 commentaires .. Lien

Le glacier de l'Ange

Le manteau blanc de l'hiver se déchire pour découvrir les rocs anthracite qui, telles des dents sur une gencive, émergent de la terre. Cette force brute, pure, presque violente témoigne des chaos antédiluviens. Le ciel moutonneux n’arrive pas à adoucir la dureté des lignes. Des cicatrices orangées fraîchement apparues par l’érosion marquent les outrages du temps. Parfois, à la faveur d'une brise, de longues houppelandes de neige blanches habillent une paroi. Le long voile glisse et se dissout, accrochant des reflets cotonneux sur les aspérités. Encaissée dans une gorge, une énorme langue de glace salive la naissance d'un torrent. Malheureusement, le soleil peine à percer les nuages pour faire miroiter un petit lac émeraude.

Nuit après jour, jour après nuit, la montagne pleure ses torrents. Ce ne sont pas là des chants de tristesse mais plutôt un joyeux gargouillis qui résonne dans la moindre vallée. Pourtant, la pluie aidant, la nostalgie aurait tôt fait de me mettre du vague à l'âme. Je préfère imaginer ces beautés sous un soleil radieux. De temps à autre, un fracas gronde dans la vallée. Le glacier de l'Ange perd de sa sève dans un éboulis de glace et de pierre, blessant un peu plus le flanc. Quel beau nom pour cette merveille de la nature! Cette masse blanche déploie ses ailes sur les versants d'un cirque. Chaque hiver, il sera nourri de neige et de glace, pour, à la faveur des étés mourir un peu.

A ses cotés, le mont Edith Cavell, dédié à une infirmière héroïque de la guerre 14/18, se dresse, majestueux. Sa pente abrupte alimente son propre glacier. Enfoui dans un creux de la vallée, il peut être comparé à un iceberg. C'est un livre ouvert à la page du jour. Sous celle-ci, on peut lire l'histoire des siècles passés.

La neige accompagnera mon retour à cette petite auberge de jeunesse perdu dans sa solitude. Malgré l'heure tardive il fait encore jour. Il faut dire que les journées sont longues sous ces latitudes les premières lueurs pointent à 4 heures pour laisser place à la nuit vers 23 heures.

Mi-juin, toujours aucune nouvelle de ma carte de crédit. Je commence à perdre patiente! J'attendrai jusqu'au vingt juin, dernier délai!

J'en profite pour me promener autour du mont Wystler. Et quel plaisir de me balader dans ces forêts où le silence se fait loi. Seul le chant des quelques oiseaux rompt la quiétude des sous-bois. Ma promenade est discrète, amortie par un épais tapis de mousse.

Soudain, une branche craque. Je cherche la provenance de ce bruit.

A une dizaine de mètres, devant moi... un ours noir de la plus belle espèce!

C'est une masse trapue de quelque 90 kg, revêtu d'un luisant pelage noir. Ces larges pattes    fouillent le sol, à la recherche de sa pitance.

Nos regards se croisent.

Après quelques secondes d'observation, il effectue un mouvement d'épaules en ma direction tout en me fixant des yeux, voulant par ce geste forcer ma fuite.

Je reste cloué sur place, immobile. Une décharge d'adrénaline provoque un tremblement de mes membres. Surtout ne pas bouger. Lui faire croire qu'il n'est pas le plus fort. Pas facile... Un mélange de fascination et d’inquiétude m’étreins au plus profond de mon être. Je me persuade de ma supériorité. Les yeux dans les yeux, il reste silencieux comme pour m’hypnotiser. Le temps devient éternité. Impossible de contrôler mes nerfs, j’essaie de me raisonner. « Ne bouge pas, reste calme, continue de le fixer, respire doucement, comprends que c’est un moment fantastique que tu es en-train de vivre » me dit une petite voix intérieure.

Après ce laps de temps d'incertitude, constatant mon immobilité, il reprend ses activités. Et j'en profite pour le photographier sous toutes les coutures! Comme pour me dénigrer, il s’assied de dos, tourne la tête sur le côté pour me signifier qu’il ne perd pas vigilance. Un trait de soleil tel un projecteur perce les feuillages. Le pelage chatoyant brille sous la lumière. Magique, tout simplement magique…

La carte n’est pas arrivée, tant-pis je pars vers Calgary.

Tous les sens sont merveilleusement chatouillés tout au long de ma traversée des Rocheuses. Je ne m'aperçois pas des kilomètres parcourus. Toujours le nez en l'air à admirer les pics qui succèdent aux pics, toujours différents et pourtant tous sont plus beaux les uns que les autres. Souvent, à leurs pieds un lac reflète leurs images. Les sapins filiformes ajoutent à la beauté des paysages. A l’orée d’un bois, j’aperçois au loin, un magnifique cerf. Je ne résiste pas à la tentation de l’approcher.  A pas de velours, je m’avance. Je prends d’infinies précautions. Cette branche à éviter, choisir ce tapis de mousse, doucement, furtivement, je le tutoie presque ! A une vingtaine de métres, il ne m’a toujours pas remarqué. Tel un idien décochant ses flèches, je le mitraille sous toutes les coutures, au gré de ses déambulations.

Comme elle est belle cette route qui va vers le sud ! Elle m’emmène d’une beauté vers l’autre. Je ne compte plus les fois ou je m'arrête pour contempler l'éclat de ces splendeurs. Et je voudrai pouvoir rester là des journées entières pour ne pas manquer une minute du spectacle offert Et toujours à m'exclamer : « Putain... qu'c'est beau! »

Dans la vallée, entre rivière et torrent, l’Athabasca roule ces galets. Curieusement, ces eaux ne sont pas limpides mais cuivrées, chargées d’alluvions glacières.

Les étapes se font dans de petites auberges de jeunesse perdues dans la nature sans électricité sans eaux courantes mais avec un sauna au feu de bois! et alors là, quel délice de suer alors que dehors il fait prés de zéro degré! Pour se rincer : l'eau du torrent! Rien de plus vivifiant! Je peux vous assurer que mes nuits sont profondes.

Je passe deux fois à 3000m d'altitude sans trop de difficultés. De toute façon je suis trop occupé à déguster le panorama!

Le dernier col sera éreintant et éprouvant. Pour admirer la mer de glace de Colombi­a Icefield je dois affronter une tempête de neige qui me fouette le visage et m’obstrue la vue. Le froid me gèle les mains. Imaginez l’acrobatie : grimper la côte, il faut tenir le guidon et malgré cela vouloir se réchauffer les doigts… Cruel dilemme !

Malheureusement tout a une fin! Lake Louise sera la dernière étape. Et comme pour me récompenser, elle m'offre la vision de son lac d'un bleu turquoise vif. J'abandonne mon vélo pour grimper sur les hauteurs pour mieux apprécier cette poésie de couleurs toutes en harmonie.

Au bout du chemin, le lac Agnes encore pris dans les glaces de l'hiver semble enchâssé dans un écrin de montagne. Un ancestral salon de thé So British de 1880 façon chalet de montagne suisse accueille les marcheurs aventureux. J'essaie de grimper un peu plus haut. La neige me refusera le passage. Il est vrai que je n'ai pas les chaussures adéquates! Les marmottes, curieuses de nature se dressent sur leur arrière-train, les pattes avant repliées sur le torse, scrutent les alentours. Une ivresse de joie me chatouille quand j’observe cette nature généreuse qui s’offre à moi !

Le 24 juin, le jour de la Saint-Jean Baptiste, les Québécois célèbrent leur fête nationale. Ils sont légion à Lake Louise et m'invitent de bon cœur à me joindre aux festivités. Autour d'un grand feu je découvre des jeunes venues pour un  job d'été qui le temps d'un soir se rappellent leurs lointaines racines françaises et ils prennent plaisir à pouvoir discuter avec un français d'origine. Je sème quelques troubles en leur révélant mon lieu de naissance et me demandent pourquoi je n'ai pas la double nationalité. Me voilà de leur expliquer l'histoire de France! Et oui quand je suis né, l'Algérie n'était pas Algérienne! J'ai hâte d'arriver à Montréal. J'aime les entendre parler avec un accent qui me fait sourire à chaque fois! A juste titre, ils me font remarquer que c’est moi qui ai l’accent et non pas eux ! Leur gentillesse me réchauffe le cœur. Ils ont ce quelque chose de naïf et simple qui vous donne envie de mieux les connaître.

La mise en route est laborieuse ce matin ! Au petit jour, le silence règne en maître dans les sous-bois. Un faux-plat, je fixe le sol pour concentrer mes efforts. Instinctivement, je relève la tête. A trente mètres, sur le bas-côté, un grizzly de forte corpulence (une bonne centaine de kilos !) me croise du regard. Il est tout aussi surpris que moi. Les rangers, il y a peu, avaient prévenu la population locale par des messages de prévention et de danger en rapport aux grizzlys. Ils ont, quelques jours auparavant, regroupé des joueurs de foot-ball au centre du terrain de jeux. Armés de winshester, ils ont sécurisé les environs afin d’évacuer les malheureux joueurs. J’ai le temps d’admirer les vagues de son épais pelage qui ondoient sur sa puissante taille. Très vite, il reprend ses esprits et rebrousse chemin. La brièveté de la rencontre ne me laisse pas le temps de prendre une photo. A sa façon, il me salue et peut-être me signifier la prééminence de la nature sur la petitesse du genre humain.

A Canmore je vois encore les Rocheuses et je repense encore à ces instants de bonheur vécu en leurs seins. C'est avec un pincement au cœur que je les vois disparaître peu à peu. Quel bonheur d’avoir traverser ces merveilles encore intactes ! J’ai gravé dans un coin de ma mémoire un instant de bonheur qui se prénomme Les Rocheuses. Merci Dame Nature! Si vous ne savez pas où aller cet été je vous recommande une virée dans ces contrées, vous ne le regretterez pas!

De Canmore à Calgary, plein est, je perds peu à peu les reliefs accidentés pour trouver des prairies battues par les vents.

A plus de 20 km de distance je vois déjà les buildings de la ville se profiler à l'horizon. Le retour à la soi-disant civilisation se fait sans plaisir. Quel contraste avec la quiétude des montagnes! La circulation devient de plus en plus dense, l'atmosphère de plus en plus désagréable et le bruit de plus en plus présent! Redoubler de vigilance avec les automobilistes, slalomer entre les voitures, ne pas perdre sa route, viser le feu vert pour éviter de s'arrêter aux carrefours, non vraiment, je ne suis pas joyeux de retrouver le "progrès". Je n’apprécie plus la trépidation de cette vie agitée. Je me renfrogne dans une attitude d’ours mal léché. Depuis peu, j’ai le sentiment de me détacher de la réalité sociale. Un trop-plein  de sensation de bonheur a réjoui mes papilles. Ce contact brutal avec la modernité ne me convient pas. J’ai conscience de devenir asocial, refusant jusqu’aux extrêmes toutes formes de dirigisme sous quelques formes que ce soit. L’overdose de pureté et de perfection nuit-elle à l’épanouissement des mentalités ? Je m’énerve et tempête à la simple réaction de supériorité qu'illusionne la conduite d’une voiture. Ils sont là à deviser  le monde, pérorant et jacassant sur la supériorité d’un amas de tôle surmontant un  moteur! Je suis en colère, je jure et je peste. Comment peut-on croire à la suprématie de l’acier, du béton et du bitume sur la terre, l’eau et le vent? Savent-ils, ces pauvres matérialistes, qu’à la porte de leur ville, une nature riche et généreuse est prête à leur offrir toutes les joies ? J’ai de plus en plus la certitude que nous faisons fausse route en acceptant le mode de vie imposé par notre civilisation. Courir, toujours courir…Mais après quoi ? Le travail nous aspire, nous pompe jusqu’à la sève pour produire l’argent qui paiera des dettes toujours plus nombreuses. Il suffirait de dire « Stop ! » Non, je ne veux pas le dernier modèle de telle marque pour briller en société ! Non, je n’adopterai pas le cycle infernal de la société de consommation ! Oui, ce que je possède me suffit. Enfin, quand prendrons-nous conscience que l’argent doit rester un instrument d’échange, un outil et non un objet de culte qui doit être idolâtrer. Les esprits sont faussés et ne retiennent plus l’essentiel que pour se rabattre sur le superficiel.

L’argent, parlons-en ! J'ai enfin récupéré ma carte de crédit! Au bout de deux mois et à mille kilomètres de Vancouver, ce n'est pas trop tôt! Je me savais tributaire de ce bout de plastique puisque je n’avais pas choisi d’autres alternatives si ce n’est une centaine de dollars en liquidité pour les situations d’extrême urgence. La saga fut rocambolesque ! A Vancouver, ayant fait une opposition du fait de la perte de mon porte-monnaie, je dus demander un virement en liquide ne serait-ce que pour me sustenter le temps de rejoindre Jasper et bien-entendu pour payer le vélo et ses accessoires. Arrivé à Jasper, je communique mon adresse à ma banque afin qu’elle m’expédie la carte de crédit. J’ai patienté vingt jours mais sans succès. Je redemande un virement en numéraire qui devrait me satisfaire jusqu’à Calgary. Arrivé à destination, ma banque connaissant l’adresse, je patiente à nouveau durant une semaine. J’apprendrai de la bouche même de mon banquier qu’il avait expédié la carte bancaire en recommandé. J’apprendrai à mes dépens que recommandé ne veux pas dire rapidité, bien au contraire !

Les ombres des gratte-ciel hantent la cité. Elle semble vouloir être désertée de ses âmes. La ville ainsi que tous les ranchs du pays se sont donnés rendez-vous. Noyé dans les lueurs éclatantes du soleil, ils s’en vont tous par le même chemin. Calgary fête le Stempede, une exhibition à l'américaine avec pour thème principal le cheval et ses cow-boys. Pas moins de cent cinquante formations (différentes tribus d'Indiens, des cow-boys, des majorettes, la police montée, les pompiers, les commanditaires etc.) défilent dans les rues pour se rendre sur le parc d'attraction. Dans une ambiance de carnaval, la foule massée sur les trottoirs manifeste bruyamment sa joie. Les adultes comme les enfants s’amusent et participent sans retenues aux excentricités des acteurs de la parade. Cependant, je n’apprécie guère les étalages sur des chariots des tribus indiennes comme pour signifier un devoir de soumission ou d’obéissance. Elles me font penser à l’exposition coloniale de 1931 au bois de Vincennes ! Je perçois un relent de racisme émanant de ces grotesques mises en scène.

Dans l'après midi j'assiste à un rodéo. Le cavalier doit chevaucher une monture déchaînée pendant huit secondes avec une main en l'air. Pas facile de conserver son équilibre sur un cheval dont on a comprimé les parties génitales le temps du spectacle. Fort heureusement, après ce supplice de Tantale, la bride est relâchée et l'animal redevient doux comme un agneau. Vient ensuite le calf roping: le cow-boy doit prendre au lasso un veau puis sauter de son cheval, retourner le veau et lui lier trois pattes en moins de 10 secondes.

Occasionnellement, il m'arrive de me sustenter dans les "restaurants" locaux. Les wings, les burgers, les tacos etc. ne nécessitent pas de couverts. Mais je préfère tout de même ma cuisine avec couteau et  fourchette... bien entendu! A ce sujet je rencontre trois charmantes Japonaises dans la cuisine commune de l'auberge. Je les vois s'affairer avec minutie autour de leur préparation culinaire et constate qu'elles non plus ne sont pas fanatiques des burgers and Co. Nous échangeons nos recettes et goûtons réciproquement nos cuisines. Délicieux! Ne me demandez pas de vous traduire leurs recettes, je n'ai pas encore appris le japonais!

Le 8 juillet, au petit matin je quitte Calgary pour aller toujours plus vers l'est.


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