Un p'tit vélo dans la tête

Les grandes plaines et les lacs.

10:44, 8/05/2007 .. 0 commentaires .. Lien

Les grandes plaines et les lacs.

Calgary (sud de l’Alberta) Winnipeg (sud du Manitoba)Thunder Bay (sud de l’Ontario)Rouyn Noranda (Québec) Montréal 3600km

A Piapot je rencontre deux jeunes Québécois. Les étudiants Frédéric et Jean David veulent traverser le pays d’est en ouest durant leurs vacances. Partis de Vancouver, ils rejoignent Montréal en vélo bien sûr! D’un commun accord, nous plantons nos tentes dans la cour d’une gargote familiale de bord de route. En compagnie d'ouvriers des chemins de fer canadiens, la soirée s’annonce des plus joyeuses! L'occasion pour nous de goûter la saucisse de chevreuil arrosée généreusement de bière. La nuit venue, l’entrain de la tenancière aidant, les grosses voix et les rires gras fusent et peinent à supplanter l’air "country" qui beugle dans le juke-box. Dans le confort relatif d’une chaise et une table, le coude gauche fermement ancré, je repose lourdement ma tête. Passif, las, j’observe rêveusement la scène. La fatigue de la journée, les quelques verres de bière ingurgités, la perspective du confort du sac de couchage m’encouragent à paresser. Une heure du mat', dans un sursaut d’énergie, je m'éclipse. La tête enfarinée, la bouche pâteuse, le lendemain, nous partons ensemble sur Swift Current. Vingt ans de moins et peu de bagages font vite la différence. Je n'arrive pas à suivre leurs rythmes. Juste avant Swift Curent, ils décident de continuer plus loin. Je les abandonne. Cent kilomètres me suffisent pour aujourd'hui. Nous échangeons nos adresses e-mail avec la promesse de se revoir à Montréal au Québec.

La petite bourgade Swift Current n’offre rien d’attirant. Perdue dans les plaines du Saskatchewan, elle me fait penser à une scénographie de western. Des boules de buissons épineux poussées dans les rues rectilignes par les bourrasques de vent, il ne manque que les cow-boys et les Indiens ! Un peu baba-cool, Madeleine et Maurice, la quarantaine, cheveux en queue de cheval, blousons en cuir, du Manitoba voisin, francophones, montent leur gîte pour la nuit. Nous sympathisons. Ils profitent des revenus de leurs actions pour prendre de larges vacances. Ils reviennent des "States", comme ils disent. Ils sont en Goldwin, la moto mythique de la route 66. Totalement en phase avec l’esprit ”easy-rider”, Maurice m'offre une virée, histoire de m’épater des prouesses de sa monture. Et le démon de la moto revient me hanter. J’étais possesseur d’une grosse cylindrée auparavant. J’imagine avec quelle facilité j’aurai parcouru le chemin passé mais quelle déception, la vitesse m’aurait tant fait manquer de détails dont la nature me fait grace.

Le réveil est dur ce matin. Après la balade en moto, Maurice m’a offert une lampée de rhum qui s’est éternisée ! J’ai repris mon petit bonhomme de chemin, toujours plus vers l’Est. Des lacs et marais cassent la régularité des perspectives. Même si la route est plate, sans difficulté majeure, je n’ai pas de plaisir à pédaler. A l'arrêt, les moustiques voraces s'en donnent  à cœur joie. Il y a même des marais salants. On se croirait en Camargue! Beaucoup de palmipèdes et d'échassiers peuplent les lieux. Ces contrées se transforment rapidement en prairies brûlantes et épuisantes. La rudesse des grandes plaines du Canada ne faillit pas à sa renommée ! J’éprouve de la peine à progresser dans ces contrées désolantes de platitude. La monotonie du voyage s'installe. Le ruban noir, dans cette visée rectiligne, se fond dans un miroir ou mirage. Les ondes de chaleur, tout au bout transforment la vision. Le macadam disparaît, devient coulant tel une rivière. Tout autour, où que se porte le regard, c'est uniforme. Un coyote me suit de loin. Il pointe son museau au-dessus des herbes, reprend sa course, voulant établir les frontières de son territoire. J’ai franchi ses limites. Il m’abandonne à ma destinée. Je bois les kilomètres, les yeux rivés sur ma roue. La chance est avec moi, je voulais m’arrêter à Moose Jaw mais un vent d'arrière m'encourage à filer plus vite, plus loin. Les yeux rivés sur l’horizon, là où la terre se noie dans le ciel, où le ciel se fond dans la terre, les ondes de chaleur dissipent les lignes. Des cubes aux arêtes incertaines sont posés: Regina approche. Je viens de pulvériser mon record: 150 km en 5 heures. Les bourrasques de vent salutaires me poussent depuis Boham. Vivement c'soir qu'on s'couche!

Un bol de café exhale ses arômes sous mon nez. L’esprit encore imprégné de rêves, j’émerge tout doucement. Elle est agréable cette auberge de jeunesse, planquée dans un faubourg arboré de Régina. Un rayon de soleil me chauffe le cou. En fond sonore dans la pièce illuminée, la télé égraine les informations régionales. La tartine beurrée à mi-chemin entre mes lèvres et le bol fumant, je reste bouche bée, stupéfait par les nouvelles. Le charmant petit camping qui devait m’héberger la veille a été dévasté par une tornade, bilan 11 morts ! Un frisson glacial me parcoure l’échine.

Le dimanche à Regina est reposant: pas de voitures ou très peu. Ce qui explique peut-être l’affluence dans les églises, temples ou autres royaumes. Anglicans, presbytériens, adventistes, témoins du septième jour, catholiques, protestants, luthériens et je ne sais quelles autres « bêtes à Bon Dieu », tous trouvent ici lieu de prière à leur goût, en fonction de leur croyance. Je sors du seul super marché ouvert et je rencontre un des deux jeunes québécois croisés sur la route.

« Hé ! Frédéric ! Quest-ce que tu fais ici ? »

 Je pressens de mauvaises nouvelles. En quatre jours, ils devraient être à deux ou trois cents kilomètres plus en avant.

« Je viens voir les horaires de bus pour Montréal.

- Où est Jean David ? Vous n’avez pas eu d’accident, j’espère ?

- Non ne t’inquiètes pas, nous avons été victime d’un vol seulement. Comme tu le sais, nous n’avons pas trop d’argent et nous avions décidé de passer la nuit dans le parc de la ville. Nous étions vraiment crevés. Ce matin, au réveil, il manquait un vélo, Kaaalice de taberrrrnacle ! »

Difficile à avaler alors qu'ils avaient effectué 1300 km des 3700 pour rejoindre Montréal.

« Qu’est-ce que vous allez faire, maintenant ?

- Jean-David rentre à Montréal et moi je continue malgré tout. »


Jean-David poursuit des études dans l’aéronautique. Il ne compte plus les heures " d’extra" qu’il a du effectué pour s’offrir ce voyage. Et voilà que, du jour au lendemain, tout ses rèves de conquètes s’évaporent ! Je me remémore nos conversations lors de notre rencontre… D’un naturel calme et posé, avec une pointe de philosophie, se sera pour après-demain, pense-t-il ! Privilège de son age, il rêve d’un monde parfait, animé d’idéaux de paix et sérénité. Il ne cache pas sa déception dans le genre humain et rage tout de même d’interrompre son périple à presque mi-parcours.

Nous rejoignons l’infortuné. Un sentiment d'impuissance m'envahit. Ne sachant que dire, que faire, je lance quelques idioties pour le faire sourire. Nous l'accompagnons à la gare routière avec la promesse jurée, crachée de nous revoir à Montréal. Du fond du bus, il nous adresse un salut remplit de tristesse et de dépit.

Le lendemain, je m’octroie un repos de deux jours! Un congé de fin de semaine à la sauce Guytou en quelque sorte ! Je farniente, je traîne, je répare, je couds, je lave, en bref je me la coule douce!

Le Saskatchewan (la rivière coulant doucement en langage Cree) difficile à prononcer non? Faites comme moi, décomposez : ça se catch à Wanne (ne me demandez pas où se trouve Wanne!) Je disais donc le Saskatchewan continue de dérouler ses prairies autour de moi. Le paysage devient plus vallonné après Regina. J’ai décidé de quitter la transcanadienne numéro 1 pour la tranquillité. Les camions conduits essentiellement par des hindous me fatiguent. Je reconnaît bien là leurs façons. Comme en Inde, la loi du plus fort prime ! Aucune considération pour le pauvre cycliste qui pourrait être aspiré dans le sillage du trente tonnes ! Enervé, j’ai fixé en travers sur le porte-bagage un pieu, qui à l’occasion me sert de béquille. Il dépasse d’un bon mètre sur ma gauche et force ainsi l’écartement des véhicules me croisant. Un petit drapeau Canadien flotte au bout du bâton, histoire de remuer la fibre patriotique des conducteurs ! Le vent, encore favorable me pousse jusqu'à la petite bourgade de Filmore. La musique country résonne dans le seul bar. Le patron n’est pas habitué aux étrangers, qui plus est en vélo !

« D’où viens-tu ? Où vas-tu ? Depuis combien de temps tu es parti ? Dans combien de temps penses-tu arriver ? Me demande-t-il, une bière dans chaque main, trop content de rencontrer un farfelu de mon espèce ! » Ces sempiternelles questions reviennent à chaque fois, pourtant je ne m’en lasse pas sauf en Indonésie… Ils sont nombreux et surtout très curieux, en Indonésie, ainsi lorsque l’on me posait ces questions rébarbatives, je désignais, l’index pointé derrière moi « De là-bas » puis l’index pointé devant moi « Là-bas » Déconcerté par cette réponse simpliste, souvent un fou rire généralisé s’instaurait !

« A mon tour de te poser quelques questions ! Dis-je, après avoir satisfait sa curiosité.

-Sais-tu s’il y a un camping ou un terrain pour planter ma tente ?

Interloqué, il réfléchit mais son visage garde son air dubitatif.

-Le camping, y’a pas ici, tu penses bien ! Qu’est-ce que tu veux qu’un touriste vienne se perdre dans cette contrée ! Mais par contre, il y a Joseph au bout de la route, en sortant, à droite, il pourrait te prêter un coin de son terrain pour la nuit. C’est un vieux garçon très sympa. Bouge pas, je lui téléphone de suite ! »

Il revient à la table, d’un air guilleret, heureux de rendre service et m’annonce comme une victoire : « Il est OK ! »

 

            Une barbe de trois jours assombrit un visage buriné par l’ennui et la solitude. Joseph, dit Jo, m’attend sur le pas de sa porte. Il m’invite à boire une bière sous la véranda clos par des moustiquaires. L’homme est taciturne, peu rompu aux rencontres éphémères. A l’inverse son chien me cajole ! Il me désigne l’emplacement de ma tente et me recommande de ne pas la monter plus bas car je risquerai, en cas de pluie, de me réveiller les pieds dans l’eau.

Je peux vous assurer qu'il ne m'a pas fallu 107 ans pour monter la guitoune. Le pays est infesté (le mot est faible) de moustiques très voraces. Des nuées, que dis-je? Un essaim, une volée, une escadrille fond sur moi, avide de sang frais ! Protégé par la moustiquaire de la tente, je surveille les pâtes qui bouillonnent dans la gamelle. Toutes les trois minutes, je frappe le filet. Ces mini-vampires s’agglutinent jusqu’à former un écran m’empêchant d’observer de la cuisson de ma pitance. Quels sont mes sentiments à cet instant là ? Je ne peux m’empêcher de penser à la fable de Jean De La Fontaine "Le lion et le moucheron " : entre nos ennemis, les plus à craindre sont souvent les plus petits ! Je m'endors au son des glapissements des coyotes.

Mercredi, vent de Nord Est, que je maudis à chaque coup de pédale. J'arrive vidé à Manor. Trop fatigué pour faire ma cuisine, je m'offre un p'tit chinois. Wendy, la patronne du restaurant, est venu du Viêt-Nam il y a 22 ans. Et nous voila à parler de Hanoi, de la gentillesse des vietnamiens, de l'estime qu'ils portent aux français. Je m'endors, repu et content. 4h 30, la symphonie des  oiseaux me tire de mon sommeil et voilà une belle journée qui s'annonce. C'est tout de même plus agréable qu'une stridente sonnerie de réveil!

Belle journée ? Il faut le dire vite ! Je roule sur cette petite route tirée au cordeau, parallèle à mon itinéraire principale, toujours pour la tranquillité. Marre des poids lourds ! Face à moi, plein est, le soleil se lève. L’astre solaire irradie de ses rayons la fraîcheur matinale, propageant une douce chaleur. Je savoure le silence…Pas un véhicule ne vient troubler la ronde des oiseaux qui défendent ardemment leurs nids. La tête en fête, je me grise d’espace et de liberté. Seulement il y a un hic. La route au bout de cinquante kilomètres se transforme en chemin impraticable pour mon vélo chargé à bloc. La carte m’a trompée en faisant figurer un parcours secondaire comme une route principale : même couleur, même trait, aucune distinction particulière. J’ai beau tourner et retourner la carte dans tous les sens, aucune autre alternative ne s’offre à moi, je dois refaire le chemin inverse. L’esprit beaucoup moins guilleret, j’ai de nouveau le soleil face à moi ! Cent bornes gratis, je rallonge d’une trentaine pour retrouver le bon chemin. Tant pis pour les poids lourds ! Deux cents kilomètres de monotonie ne déclenchent pas de passion effrénée. Entre les camions et ces plaques de bétons jointées de bitume qui font tressautées ma bécane tout les 5 mètres ce n’est pas la joie. J’ai l’impression d’être le passager d’un train du siècle dernier.

Au loin Winnipeg dessine sa silhouette sur l’horizon.

La ville aux atours agréables, abrite, au nord, dans le quartier Saint Boniface, une importante communauté francophone. Mais le dimanche ressemble à tous les autres dimanches. Comme partout, elle est fuit de ses habitants. Ils partent vers un ailleurs qui leur fera oublier les vicissitudes de la monotone vie. Le quartier est déserté. Je flâne au gré de mes humeurs pour aboutir dans un petit cimetière, à proximité des vestiges d'une église. Dans un grand carré de pelouse, des mégalithes dressées telles des dolmens, avec, de temps à autre quelques bouquet de fleurs fraiches ou défraîchies, suivant la mémoire, posés au pied, je jette un œil sur les épitaphes, juste pour voir s'il n'y a pas là quelques lointains ancêtres. La main sur le guidon, je déambule dans les allées. Le petit drapeau français fiché sur le porte-bagages avant attire un couple de Québécois. Ils sont à la recherche de leurs ascendants venus au XVIIIe siècle chercher fortunes sur des terres indiennes. En effet, la présence française au Canada remonte à quelque 400 ans. Au XVIIe siècle, les grandes puissances européennes se disputent l'Amérique pour repousser toujours plus loin les frontières de leur empire colonial. La France participe à ce projet de conquête territoriale à l'instar de ses rivaux, l'Angleterre, l'Espagne, le Portugal et les Pays-Bas. Jusqu'à la Conquête britannique de 1760, la Nouvelle-France baptisée ainsi dès 1524 par Giovanni da Verrazano recouvre la majeure partie de l'Amérique du Nord.

Le lendemain, je profite de cette étape pour rechausser de neuf ma bicyclette, cinq crevaisons sur le même pneu, c’est assez. A cette occasion, je rencontre Jean François, un sympathique québécois exilé depuis une paire d’années dans le Manitoba. J’apprécie de pouvoir parler français! Fanatique de vélo, Jef me conseille sur la route à suivre pour atteindre Montréal. Voyant l’état de ma selle, il m’offre un nouveau repose-fesse! Et pour couronner le tout, au moment de payer mes pneus, mes chambres à air, mes rayons de secours etc.…cadeaux! En voilà une bonne nouvelle pour vous remonter le moral!

Après les grandes prairies, je m'aventure dans l'Ontario et son million de kilomètres carrés. L’érosion glacière a favorisé la naissance de milliers de lacs. C’est simple, vous regardez la carte de la province et vous découvrez plus de bleu que de marron ! Des côtes, des descentes, des virages à droite, à gauche, des forêts de sapin, des petits et grands lacs, la route devient moins monotone. Les taons me suivent et m'agressent. Saviez-vous que ces indésirables compagnons de route volent à plus de vingt km/h ? Attirés par l’odeur de sang frais ils prennent le temps de s’abreuver sur mes mains. Je ne peux m’empêcher de penser à Jacques TATI dans " Jour de fête " vous savez : le facteur... La main libre venant frapper vigoureusement celle qui tient fermement le guidon, à plusieurs reprises je rattrape in extremis l'équilibre précaire de mon vélo. Avec mes sacoches, cela prend tout de suite une tournure croquignole qui pourrait virer à des proportions dramatiques ! Les zigzags s’enchainent mais toujours rattrapés ! Non je n’ai pas arrosé mon café de rhum ou d’un quelconque cordial local, pourtant les embardées de mon deux-roues pourraient porter à croire tout le contraire !

Peu après Kenora, je quitte la transcanadienne pour filer vers le sud le long de la frontière avec les U.S.A. Des français rencontrés à Jasper m’ont affirmé que je n’avais que trois mois de visa au Canada. Je dois donc rejoindre une frontière rapidement pour faire une extension.

Au détour d’un virage, apparaît en fond de vallée un petit lac parsemé d’innombrables îlots. Je décide de passer la nuit à Andy Lake. Le chemin n’est pas aisé pour rejoindre ce havre de paix. Un camping avec toutes les commodités borde ses rives. La gérante des lieux me fait prommettre de ne pas rester deux nuits d’affilée car l’emplacement qu’elle m’alloue est réservé pour le surlendemain. J'ai juste le temps de poser mon attirail que déjà Ellen, ma voisine, charmante femme débordant d'énergie,  m'invite à partager ses hamburgers "fait maison". Je déguste avidement sa spécialité et me pourlèche les doigts avec déléctation ! Je réussis à m'éclipser quelques minutes pour monter ma tente. Ellen me convainc de rester une nuit et surtout une journée de plus. Il serait dommage de ne pas profiter de ce petit coin de paradis ! Dans le même élan elle va voir la gérante et obtient deux nuits supplémentaires ! Comme pour étayer ses propos, Eddy, son mari, me propose une partie de pêche à la ligne pour le lendemain.

Assis dans la barque, je savoure un petit moment de bonheur, des évasions de l’esprit dont je suis friand, je grave la scène dans un tiroir de ma mémoire car je veux pouvoir revenir sur ce théâtre de la nature, Lamartine trotte sur mes neurones :

« Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
            Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
            Des plus beaux de nos jours !

Le hululement des oies d'Amérique trouble agréablement la quiétude de l'instant.Avec une pointe de malice aux coins des yeux, je comprends que l’évasion a une toute autre saveur pour Eddy, celle de s’octroyer quelque temps de répit avec sa charmante pile électrique : Ellen ! Il ouvre un coffre calé dans le fond de la barque comme pour me faire découvrir un trésor. Une douzaine de bouteilles de bière n’attendent que nos lèvres pour se faire avaler ! Nous prenons tout de même le temps de lancer les lignes des cannes à pêche. La pêche ne sera pas fructueuse, seulement de temps à autre des écrevisses que mon compagnon s’empresse de rejeter au lac non sans proférer quelques menaces à l’adresse de ces parasites qui lui mangent ses appats !

Le lendemain, sous un soleil radieux, je lézarde sur le ponton du lac. Les enfants s’ébattent joyeusement sur les fonds peu profond. Ils ont un jeu favori : se faire pincer les orteils par les écrevisses ! Je m'aperçois que les crustacés ont colonisé le lac. Je dirai qui plus est, il y a une crise du logement lorsque que je m’aventure, un masque de plongée plaqué sur le visage! Dans le même temps, un enfant me confie sa découverte : un vieux porte-monnaie remplie de cents. J’instaure un nouveau jeu : trouver les plus grosses écrevisses que je récompenserai d’une pièce. L’adhésion est immédiate ! Les parents, trop contents que cette nouvelle activité ludique accapare leurs progénitures, participent à ce challenge :  les seaux et bassines ne manquent pas pour les plus beaux trophées de pêche ! Le soir, sous une grande tente, j’embauche Ellen et ses voisins à la confection de ma recette d'écrevisses flambée au whisky. Curieusement, la totalité des convives ne soupçonnaient pas les qualités gustatives des écrevisses. Secrètement, j’espère laisser une trace de mon passage : il va y avoir un génocide chez les Cambarus affinis (écrevisses américaines) !

Deux jours de pur délice, se découvrir mutuellement, échanger des instants de joie et de complicité, rire à gorge déployée à s’en faire pleurer, je quitte mes compagnons d'un jour sans gaieté de cœur.

Ma route prend des accents d’exploration historique aux noms des villes traversées : Sioux Narrows, Crow Lake ,des tribus indiennes peuplant ces contrées avant les différentes colonisations. Sur ma droite, Lake of the Woods  laisse deviner son immensité. Le Lac des Bois, nommé ainsi par Jacques-René La Vérendrye se méprit quant à la traduction voulue, je  crois, par respect envers les indiens.

En 1726, le gouvernement de la Nouvelle-France confie au frère aîné de La Vérendrye, Jacques-René de Varennes, le commandement d'un poste militaire dans une région de la rive nord du Lac Supérieur. Jacques-René en profite pour constituer une société de traite de fourrures et son frère, Pierre Gaultier de Varennes, Sieur de La Vérendrye, est son second.

Le poste de traite principal de la société est établi à Kaministiquia à l’extrémité ouest du lac Supérieur. Pour ses approvisionnements, le Fort Kaministiquia dépend des Forts Nipigon (situé au nord du lac Supérieur à l’embouchure de la rivière Nipigon), Michipicoton (situé au nord de Sault-Ste-Marie) et Sault-Ste-Marie. Pour se rendre au lac Supérieur, La Vérendrye et ses compagnons doivent suivre la rivière Outaouais jusqu’à Mattawa pour ensuite atteindre le lac Nipissing, puis le lac Huron et le lac Supérieur.

Lorsque La Vérendrye accepte l’offre de son frère, ses deux fils aînés sont dans la milice canadienne et les deux plus jeunes sont toujours à l’école. Il laisse alors sa femme, Marie-Anne et ses deux filles à Montréal et se dirige vers l’Ouest.

À Kaministiquia, La Vérendrye est responsable de la défense du fort et il doit s'assurer que les Indiens reçoivent un juste prix pour leurs fourrures. Rendu dans l’Ouest, il commence à entendre parler d’une tribu indienne, les Mandanes, dont la peau est plus pâle que celle des Indiens des autres tribus, qui vivent dans des maisons au lieu de tentes et qui cultivent des jardins. Cette tribu, selon les rumeurs, vit loin à l’ouest. La Vérendrye espère être le premier homme blanc à la visiter.

D’autres Indiens lui font part de l’existence d’un grand lac à l’ouest du lac Supérieur, un lac que les Indiens ont nommé «lac Ouinipigon» et d’une grande rivière qui coule de l’ouest. La Vérendrye commence à rêver de suivre ces lacs et rivières pour atteindre la mer de l’ouest, l’océan Pacifique. «Cette recherche de la mer de l’Ouest, qui commençait à retenir l’attention de La Vérendrye, remonte aux premiers jours de la présence française en Amérique du Nord. Depuis l’époque de Verrazzano et Cartier, tous les explorateurs, les uns après les autres, avaient tenté de découvrir ce prétendu raccourci pour atteindre le lointain orient.»

Avant La Vérendrye, les Français n’avaient pas exploré l’intérieur du pays. «Dans les années 1720, les Français savaient encore peu de chose de l’intérieur du continent; le point le plus profond de pénétration au cœur du pays dont les documents du temps fassent mention est le lac La Pluie ou Tekamamiouen (Rainy Lake), atteint par Jacques de Noyon en 1688.»

La Vérendrye veut obtenir plus de renseignements sur les territoires de l’Ouest. Il interroge les Indiens qui se rendent aux postes de Kiministiquia et Nipigon pour faire la traite. Il leur demande de lui dessiner des cartes des lacs et des rivières. Il propose aux autorités de Québec de se rendre au lac Ouinipigon pour ériger un fort.

En 1731, il se rend à Montréal pour fonder une nouvelle société qui financera cette expédition vers l’ouest, et en juin de la même année il quitte Montréal avec trois de ses fils, Jean-Baptiste, Pierre et François, pour regagner le lac Supérieur. Arrivés au Fort Kiministiquia, plusieurs voyageurs refusent d’aller plus loin avant l’hiver. La Vérendrye doit donc accepter de passer l’hiver sur les bords du lac Supérieur.

Toutefois, son fils aîné, Jean-Baptiste, ainsi que son neveu, Christophe Dufrost de la Jemerais, et 25 voyageurs décident de poursuivre le voyage. «Ils prirent trois canots et partirent vers l’ouest. Un mois et 40 portages plus tard, ils arrivèrent à l’endroit où les rivières coulaient vers l’ouest et non plus vers l’est, et se rendirent au lac La Pluie (Rainy Lake). Là ils bâtirent le Fort Saint-Pierre, nommé pour La Vérendrye, 3 km. à l’est de Fort Frances, où ils passèrent l’hiver.» Le printemps suivant, cette expédition revient au Fort Kaministiquia avec de nombreuses pelleteries.

La Vérendrye décide alors de retourner au Fort Saint-Pierre avec tous ses hommes. Le voyage prend 36 jours parce qu’on veut améliorer l’état des pistes qu’on doit suivre pour faire les portages. Du Fort Saint-Pierre, l’expédition poursuit son chemin vers l’ouest en compagnie de Crees et d’Assiniboines. Ils suivent la rivière La Pluie jusqu’au lac Minestic (ou Minittic). Puisque le terme cree pour bois est «mistic», La Vérendrye donne le nom de Lac des Bois à ce lac. Toutefois, Minittic est un terme indien qui veut dire «lac des îles»et il décrit bien ce lac avec ses milliers de petites îles.

Le vrombissement des hydravions me réveille de bonne heure à Nestor Falls pour prendre ma route toujours plus au sud, jusqu'à Fort Frances. Tout juste si les douaniers ne sont pas ne me rient pas au nez lorsque je demande un nouveau visa pour rester au Canada…Les Français sont dispensés de visa !

Après Fort Frances, je reprends ma route vers l'est, le long de la frontière américaine.

La pluie jette un sac de billes sur mon igloo de toile. Assis en tailleur, sur la frontière de mon alcôve, je fixe le néant. Le rideau de gouttes ferme mon domaine. Le tambour du tonnerre résonne sur la lande des Mille Lacs. Le mur de pins rouges bordant les lacs forme l'écho de cet orchestre sans chef. Cette pluie, à Quetico Park, me force au repos. Je sympathise avec Mario et sa petite famille Karen, Juanita et Samuel. Ils m'offrent une place prés de leur car scolaire transformé en caravane.

Quetico Park avec ses innombrables lacs et rivières inter-reliées s'étale sur prés de 5000 km². Des noms tels que French River, French Lake, French Portage, French Falls témoignent, là encore, du passé de la région. Une ballade en canoë avec mes voisins me fait apprécier ces paisibles paysages nordiques.

Ayant quelques problèmes techniques, mon porte-bagages s'est affaissé sur ma roue arrière, Mario, mécanicien, me propose de le retrouver chez lui, à Thunder Bay, pour faire mes réparations.

J'arrive en fin d'après-midi à Thunder Bay. Vilaine ville au bord du Lac Supérieur, elle n'offre aucun intérêt pour s'attarder. Je ferai pourtant une escale de neuf jours, le temps de consolider mon vélo et d'essayer de rétablir mes programmes informatiques. Je suis content de ma création en aluminium servant à maintenir mon porte-bagages. Malheureusement je n'ai pas la même satisfaction avec mon ordinateur. Par une malencontreuse manipulation, je perds le contrôle de la totalité de mes données informatiques. Et c'est ainsi que je suis définitivement dépossédé des photos prises avant Vancouver, de mes archives courrier, de mes adresses E Mail, de mon suivi de compte bancaire, de mes mots de passe, etc. Je me sens complètement dénudé.

A la sortie de Thunder Bay, un monument érigé en l'honneur de Terry FOX rappelle son exploit hors du commun. Il a abandonné son périple à proximité de la ville. Il devait mourir peu de temps après.


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