Un p'tit vélo dans la tête | |
Du rêve à la réalité
10:54, 8/5/2007
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Du rêve à la réalité Octobre 1986 Il a un grain! Ce type assit à mes côtés, aux abords du marché de Lhassa, au Tibet, ce bonhomme est complètement fou! La soixantaine révélée par ses tempes grisonnantes, il respire la joie de vivre. Le visage taillé à la serpe, des rides de bonheur ont creusé le tour de ses yeux, son front et ses joues, le teint est basané, une allure de baroudeur souligné par des fringues de reporter-photographe suscite au fond de mes pensées une irritation jalouse. Harcelés par les mouches, nous sommes là, posés sur une marche, les pieds dans le caniveau, entre des tripes de yack déballées à même le sol et des énormes mottes de beurre rance. Nous cherchons l'oxygène qui nous fait tant défaut à prés de quatre mille mètres d'altitude. Le ciel d'un bleu pur et vif intensifie la majesté des montagnes. Peu à peu, il me raconte son aventure puis il étale un planisphère sur nos genoux. Impossible de dénombrer les petites croix parsemées sur tous les continents. J'en reste pantois! Je pensais avoir pas mal bourlingué mais là il me bat à plate couture! Militaire à la retraite depuis une quinzaine d'années, il parcourt le monde à bicyclette! Il est arrivé ce matin et partira dans trois jours pour le Népal. Parcourir le monde à bicyclette, n'est-ce pas là le summum de la liberté! Déambuler au gré de ses humeurs sur ce chemin plutôt qu'un autre, avoir le bonheur de partager les instants de vie d'un paysan, rester quand l'endroit est plaisant, partir quand on est lassé, plus loin c'est peut-être plus beau, cette perspective me séduit et déterminera quinze ans plus tard ma destinée... N'avez-vous jamais rêvé que vous étiez un oiseau ? Que vous étiez au-dessus des forêts, des plaines et des rivières, pas de barrières à franchir, de portes à ouvrir ou fermer ? Que l'air glissait sur vos plumes, tantôt frais tantôt chaud, qu'aussi loin que votre vision vous le permette, tous les horizons s'offraient à vous? Alors un sentiment de liberté vous mettait le cœur en joie, des picotements d'allégresse vous chatouillaient la poitrine. Je ressens cette émotion depuis mon premier voyage aux U.S.A. en 1982. Un stupide accident de voiture a déclenché le virus. Il est décidément trop bête de mourir à vingt ans au volant d'une bagnole! Faut-il être stupide au point de croire que la voiture procure la sensation d’indépendance. Cette autonomie n’est qu’illusion, le rayon d’action a ses frontières. Depuis, les moindres vacances se passent avec un impératif : un billet d'avion dans la poche! Voyager c'est partir vers un ailleurs pour découvrir comment vit l'autre. Voyager c'est décoller à destination d'un lointain pour s'étonner avec les odeurs et les sensations. Voyager c'est s'évader pour rire et partager avec l'autochtone. Voyager c'est ressentir des émotions inconnues. Voyager c’est partager le quotidien de l’homme. Voyager c'est aussi un face-à-face avec son ego. Voyager c’est ouvrir sa fenêtre sur le monde et remarquer, qu’après tout nous ne sommes pas malheureux. Voyager c’est une leçon de vie. Et puis, c’est se remettre en question, pourquoi je suis là et qu’est-ce que je fais là, POURQUOI… Décembre 1999 Enfin, la retraite approche! Vous pensez que c'est bien jeune quarante ans pour une retraite! C'est vrai, je l'avoue, lorsque j'ai embrassé la carrière militaire, je savais qu'après une vingtaine d'années de dur labeur (je plaisante... quoique?) j’aurai le restant de la vie pour assouvir ma passion tout en percevant une pension. Je choisis les Amériques comme première destination puis, si je ne me lasse pas, l’Asie sera mon prochain projet. Je me préparai assidûment à cet avenir prometteur avec, en arrière-pensée, un désir de partage. Je construisit un site Internet pour raconter mon aventure au jour le jour. J'eus l'idée de faire payer les kilomètres parcourus par des dons de grandes entreprises contactées avant le départ ou visitées tout au long du périple. Le bénéficiaire de ces dons devait être l'U.N.I.C.E.F. (Fonds des Nations unies pour l'enfance) Le projet a été refusé par les hautes instances de New York. La goutte d'eau était trop insignifiante pour le prestigieux organisme! Fautes de grives, on mange des merles. Je rencontrai le directeur de l'école communale de mon village pour lui exposer mon dessein de voyage. Pourquoi ne pas faire partager mon aventure avec des enfants? Monsieur Ruckly accepta le concept avec enthousiasme. Un an auparavant, la mairie a offert une connexion internet. Je tombais à point nommé! Il me fit visiter la salle informatique, non sans fierté. Dans la cour, les enfants profitaient de la récréation. Le directeur me présenta à quelques professeurs. Toutes et tous étaient impressionnés par mon projet. Rendez-vous était pris. Les enfants suivraient mon histoire sur internet. Mon frère, quelques années auparavant, traversait l'atlantique sur un voilier. Il en revint enchanté. Je décidais de l'imiter. Un organisme de convoyage de voilier neuf propose la ligne transatlantique à moindres frais: les postulants participent financièrement à l'achat des vivres et, surtout, prennent part aux activités du bord. Les novices, c'est mon cas, sont les bienvenus car un capitaine confirmé est affecté à chaque embarcation. Préparatifs de voyage Alors que je m'empresse de finir le montage de ma tente dans la salle de classe mise à ma disposition, dans mon dos, des chuchotements sont perceptibles. Je les imagine se poussant du coude et du genou pour être au premier rang. Le plaisant gazouillis me prévient qu'il est temps de commencer ma démonstration. Je me présente enfin à leurs yeux. Les bourdonnements font place au silence. Toutes et tous sont suspendus à mes lèvres. Les petits, devant, assis en tailleur, les grands, derrière appuyés aux tables dans le fond de la salle, les enfants du groupe scolaire Marcel PAGNOL peuvent enfin voir celui dont leur parlent les professeurs depuis ce matin. « Bonjour! -Bonjour, me répondent-ils, à l'unisson! -Avant toutes, je vais prendre une photo et dès ce soir vous serez sur Internet. -Monsieur, c'est quoi Internet? me demande un petit du cours préparatoire. -Ta maîtresse te l'expliquera plus tard, dis-je, de peur de m'enfoncer dans d'inextricables explications. » Je me présente, puis, décris, à l'aide d'un planisphère, l'itinéraire: départ de Saint-Gilles Croix de Vie, direction l'île de Madère, cap sur les Antilles jusqu'à Tortola puis la République Dominicaine, où je vais rejoindre mon frère et ma belle-sœur. J'attendrais patiemment les beaux jours de mai pour m'envoler sur Vancouver, sur la côte ouest du Canada afin de traverser le pays dans son intégralité en vélo. A l'annonce du nombre de kilomètre à parcourir, des pays traversés, la surprise se lit sur les visages. Déjà, des doigts alertes se lèvent. L'influence de la télévision se fait sentir. En effet les scénarii catastrophes pleuvent. « Et si tu tombes à l'eau et qu'un requin vient nager prés de toi? -Et si une baleine renverse ton bateau? -Et si tu te casses une jambe et qu'il y a personne pour te soigner? -Est-ce que vous vous droguez(sous-entendu dopez)? -S'il y a une catastrophe naturelle, que ferez-vous? -Et si etc. ... Je fais patienter tout ce petit monde, non sans mal. Les professeurs veillent à calmer les plus enthousiastes. Je rassure les pessimistes et réponds aux questions les plus pertinentes : l'alimentation électrique, la connexion Internet, les moyens de défense en cas d'agression, la communication dans différentes langues, etc. ... « Il est où ton vélo? lance un petit -J'achèterai le vélo et tous ses accessoires à Vancouver au Canada car je ne voudrai pas que la rouille l'abîme! -Elle est rigolote ta tente ! -C’est une tente igloo, légère et très rapide à monter. -Comment allez-vous faire pour boire? -En dernier recours, si je ne peux pas me procurer de l’eau dans le commerce local, j’ai un filtre à eau en céramique mais il faudra tout de même faire bouillir cette eau pendant une dizaine de minutes pour qu’elle soit potable. -Comment allez-vous faire bouillir l’eau? -J’ai ce petit réchaud qui fonctionne avec tous les carburants liquides : gasoil, essence, alcool, etc. -Pourquoi vous n’avez pas un réchaud à gaz? -Je ne suis pas sûr de trouver des cartouches en plein milieu de la cordillère des Andes, par contre de l'essence, j'en suis certain! -Pour manger, il y aura toujours des restaurants? -Regardez! Une petite poêle, une casserole et même la cafetière italienne! -Il est tout petit ton ordinateur! -C'est le plus petit que j'ai trouvé, un kilo et gros comme un bouquin! Pour l'ensemble du matériel, j'ai pris garde au poids et au volume. N'oubliez pas que je pars en vélo! -Combien vous coûte ce voyage? Me demande un professeur. -Pour le moment, j'ai investi environ 20 000 francs, le plus cher étant l'ordinateur et ces logiciels. L'appareil photo digital vaut à lui seul un peu plus de 6 000 francs. Je pense dépenser 5 000 francs par mois au Canada et aux Etats Unis puis, à partir du Mexique, entre 3 et 4 000 francs. La pension militaire devrait donc suffire. En cas de nécessité, j'ai des économies. Je réserve environ 20 000 francs pour l'achat de la bicyclette et ses accessoires: les sacoches, l'habillement et quelques matériels de rechange comme des pneus, chambres à air, câbles etc. -Avez-vous des sponsors? Questionne un autre professeur. -Le mécénat d'entreprise implique, à mon avis, une sorte d'asservissement à une marque. Je suis amoureux de la liberté, j'ai donc choisi de financer ce voyage par mes propres deniers. -Vous êtes-vous entraîné? -J'ai un peu plus de 37 000 kilomètres pour m'entraîner! Dis-je en souriant. -Combien de kilomètres par jour comptez-vous faire? S’interroge un grand, appuyé au mur, dans le fond de la classe. -Difficile de prévoir! Je n'en ai aucune idée! Je n'ai jamais fait de vélo sur des grandes distances. Je pense que les premiers tours de roue seront laborieux mais avec le temps, j'espère rouler cent à cent vingt kilomètres par jour. Je veux définitivement prendre du plaisir à voyager! Je n'accepterai aucune contrainte: rouler de nuit ou par mauvais temps par exemple. » Peu auparavant, j’avais rencontré des journalistes de Midi Libre et proposé ma future aventure à narrer dans les colonnes du journal. Ils sont au rendez-vous ce matin. Un carnet à la main, le reporter me fait réciter mon état civil pour compléter ses notes tandis que son photographe nous éblouit par ses flashes. Il est temps de nous séparer. En fin d'après midi, je suis épuisé mais quel régal de faire rêver ces gosses... Près d’un mois c’est écoulé, j’espérais fêter le nouvel an sur l’Atlantique. En vain, mes appels téléphoniques intempestifs à l’organisme de convoyage ne seront d’aucune utilité. J’obtiens malgré tout un rendez-vous le 6 janvier à St Gilles Croix de Vie. Nous appareillerons sur un catamaran, un Lagoon 380. Il mesure 11,6 m de long et 6,63 m de large. Nous serons quatre à bord. Christophe, 24 ans, me paraît bien jeune pour diriger le bateau. Pourvu d’un diplôme de la marine marchande, ce sera sa huitième transatlantique. Delphine, sa compagne, pour la troisième fois fera le voyage. Le troisième compagnon, Eric, exerce le métier d’électricien et envisage une reconversion dans le monde de la voile. Ce sera sa seconde traversée. Nous sommes bloqués au port. Le pétrolier Erika a répandu le pétrole de ses entrailles sur les côtes bretonnes et normandes. Le petit port de Saint-Gilles Croix de Vie doit son salut aux barrages flottants déployés aux embouchures. Nous espérons lever l’ancre dans six jours si la préfecture avalise l’ouverture du port. Je profite de cette opportunité pour acheter la panoplie du parfait navigateur : la veste de quart, le ciré, le pull marin, les bottes et les gants. Les courses, les pleins d’eau et gazole réalisés, la protection de l’équipement effectué, le bateau doit être livré dans le meilleur état possible, il reste du temps pour faire connaissance. Nous rendons visite aux autres équipages. Les conversations vont bon train, trop technique, j’écoute d’une oreille attentive. Christophe, en bon professeur, m’explique les termes employés. Nous rencontrons Alain, un convoyeur indépendant, accompagné d’un second. Nous avons exactement le même plan de navigation. Le personnage est atypique. Grand, sec comme un cep de vigne, les cheveux sur les épaules qui cachent sa boucle d’oreille, une barbe de trois jours et toujours le sourire aux lèvres, son éloquence séduit l’auditoire. Il partage son temps entre la mer et sa maison en Bretagne. Journal de bord d’un marin en herbe
10:52, 8/5/2007
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Journal de bord d’un marin en herbe De Saint-Gilles Croix de Vie à Tortolla (Iles Vierges Britanniques) en passant par Madère.8300km Je vous livre, dans l’état où il a été rédigé, mon journal de bord. Jour après jour, j’ai noté mes sentiments. Mardi 11 janvier 2000 Un jour avant la date butoir, à 19 heures, l'autorisation de sortie est accordée par la capitainerie. Je file à la plus proche cabine téléphonique dire au revoir à la famille. Une brume à couper au couteau salue notre sortie en mer. La nuit n'est pas le moment idéal pour naviguer mais c'est ça ou rester au port pour une durée indéterminée. Les vents sont trop faibles, nous naviguons au moteur. Cap au 240°, nous glissons lentement sur une mer épaisse. Des relents de mazout empuantissent l’atmosphère, les nappes freinent notre progression. Je trouve progressivement mes points de repère. Christophe et Delphine font chambre commune dans une coque du bateau, nous nous installons dans l’autre coque, Eric à l’avant et moi à l’arrière. Chacun aménage à sa façon sa couchette. Je m’accoutume aux clapotis des vagues sur les parois. La vie en communauté impose une certaine discipline de vie. D’un commun accord nous définissons les temps de quart, quatre heures toutes les douze heures. Les tâches ménagères sont partagées. Delphine s’essaie à l’art culinaire, sans succès ! A la majorité, je suis affecté aux fourneaux. J’émets une condition, je ne fais pas la vaisselle ! Tout heureux d’avoir un cuisinier à bord, l’équipage ne manifeste pas d’objection. Christophe et Eric m’initient aux techniques de la navigation. Comment maintenir le cap, hisser les voiles, le nœud de cabestan, de chaise et plat n'ont plus de secret pour moi! Je ne suis pas rassuré lorsque vient mon tour de quart. De crainte d’effectuer une fausse manœuvre, je réclame un parrain au-dessus de mon épaule. Je constate une nouvelle fois que je ne suis pas un marin confirmé. Le mal de mer me cloue à l’inactivité. Patraque, je prends l'air sur le pont arrière. Perchée sur le garde-corps, une mouette mazoutée tente de nettoyer ses plumes souillées. Le bout du bec noirci, elle m’observe puis, fouillant sous ses ailes, reprend sa vaine toilette. C’est de votre faute, vous les humains, si je suis engluée de la sorte, semble-t-elle me dire. Déployant des trésors de patiente, je l’approche précautionneusement sans cesser de la fixer des yeux. Me jugeant trop proche, maladroitement, elle prend son envol. Je profite de son absence pour m’approcher de la balustrade. Telle une statue j’attends patiemment. Je sais qu’elle reviendra. En effet, quelques minutes plus tard, elle reprend sa place sur le filin. Je l'attrape vivement. Tantôt à droite tantôt à gauche, elle me gratifie de quelques coups de bec désapprobateurs. Dans l’évier, Delphine et moi tentons de dissoudre le mazout qui macule son abdomen avec un liquide vaisselle, non sans mal. Je sens son petit cœur battre la chamade. Après une heure de repos forcé, nous relâchons notre compagne d'infortune. Trois coups d’ailes, elle amerrit sur la crête d’une vague. Elle disparaît dans la houle. Quelle déception de n’avoir pas pu sauver le bel oiseau blanc ! Nous la croyons perdu à jamais. Quelques minutes plus tard, un petit bonheur nous réjouit lorsque nous distinguons la mouette parmi ses congénères dans le sillage du bateau. Je savoure mes temps de repos à l’avant du bateau. J’aperçois des ombres fuyantes sous la surface des vagues. Quatre dauphins viennent jouer dans l'étrave. D’un bord à l’autre, ils apparaissent furtivement et disparaissent dans les profondeurs. Les cétacés ondulent et zigzaguent, ils semblent mesurer leur vitesse avec celle du catamaran. L’instant magique sera de courte durée. Ils s’évanouissent dans les fonds abyssaux. Jeudi 13 au lundi 17/01 A la latitude du Cap Finistère, la météo nous avait annoncé une mer forte à très forte selon l'échelle Beaufort et un avis de fort coup de vent. Elle ne s'est pas trompée. Cinq jours de folie. Des orages de grêle, des vagues de 6 mètres de haut (l'équivalant d'un immeuble de deux étages), une température glaciale, des bourrasques de vent, dont une pointe à 52 nœuds, qui n'ont rien à envier à notre mistral (bref... pas un temps à mettre le nez dehors) sont notre menu quotidien! L'électronique du bateau nous permettait une certaine liberté de manœuvre à bord. Malheureusement, celle-ci nous abandonne au moment crucial. La mer reste maîtresse et nous sommes insignifiants devant le déchaînement des éléments. A la barre, à sec de toile, le voilier en fuite, je me protége derrière la visière de ma veste de quart en baissant la tête pour éviter le martèlement des grêlons. Les quarts, toutes les quatre heures, ne sont pas montés de gaieté de cœur! Les temps de repos sont consacrés au sommeil. Une fois passée la latitude du détroit de Gibraltar, nous mettons le cap au 210° Mardi 18 au mercredi 19/01 Calme plat, plus un brin de vent, comme des enfants en récréation nous prenons un bain dans une eau à 19°. Lorsque nous sommes partis de St Gilles Croix de Vie, elle était à 13°. Cette courte baignade tonifiante efface la fatigue des derniers jours. Jeudi 20 Une petite escale à Porto Santo et nous arrivons sur L'île aux fleurs, Madère. Vendredi 21/01 au dimanche 23/01 A l’entrée du port de Funchal, capitale de Madère, Alain nous accueille et nous guide vers un emplacement. Il recherche désespérément un nouveau partenaire. Son équipier trop éprouvé par la première partie du trajet, a préféré rejoindre ses pénates. Nous savourons nos nuits de calme et de tranquillité. Et quel plaisir de pouvoir se laver sous une douche chaude à souhait! Il y a un mois, la neige est tombée sur les hauteurs de Madère. Pourtant, aujourd'hui, le T-shirt est de mise. Nous en profitons pour faire un tour de ville. Dans la vieille cité, quelques rares maisons résistent à l'assaut du béton. Le front de mer n'offre aucun intérêt, si ce n'est pour les touristes débarqués par charter. Les complexes hôteliers, tel un rideau de ciment et de verre, masquent l'océan. Au détour de ruelles, il n'est pas rare de découvrir des estaminets fréquentés essentiellement par la population locale, proposant de délicieux sandwichs de petits pains ronds garnis de poisson ou de viande. L'espada, à ne pas confondre avec l'espadon, un poisson de forme allongée, noir strié de blanc, nantie d'une gueule antipathique, possède une chair particulièrement goutteuse. Un régal. Une promenade en voiture nous emmène à la découverte des hauteurs ainsi que le nord-ouest de l'île. De grandes vallées encaissées sont boisées de conifères et d'eucalyptus. Madère, a pris ses quartiers d'hiver. Au point culminant, l'atmosphère est plutôt vive et piquante. Les forêts ont cédé la place aux buissons de genêts. Lundi 24/01 Après mûre réflexion je propose mes services à Alain. En fin d'après midi, les achats en vivres frais réalisés, nous mettons le cap au 240°, qui devrait, à long terme, nous accrocher aux alizés. Nous découvrons mutuellement nos personnalités. Je retrouve le même personnage qu’à Saint-Gilles Croix de Vie, avec la verve qui le caractérise. Il me révèle ses qualités professionnelles. Malgré les quarts plus fréquents, notre tâche est allégée par le pilotage automatique. Nous partageons les tâches ménagères. Je le presse de questions techniques, il n’est pas question de voyager idiot ! Sagement, il me recommande de ne pas gaspiller l’eau (douce, cela va de soi): nous ferons la vaisselle, les pâtes, la douche et la chasse d’eau avec l’eau de mer ! Jeudi 27/01 Deux jours de calme passés, les éléments tempêtent de nouveau. La houle bouscule le voilier par l'arrière et par bâbord. Le vent de SSE nous entraîne à des pointes de 12 nœuds. La houle de travers fait déferlé ses paquets de mer sur le pont. Telle la tortue, rentrer la tête dans la veste de quart et laisser passer la douche. La houle d'arrière pousse le bateau jusqu'à surfer sur la vague. Entre deux grains, le soleil fait de timides apparitions. La notion d'équilibre est plus qu’hasardeuse. J'ai l'impression d'imiter Charly Chaplin. Les mains à la recherche du moindre point d'ancrage, je cherche le sol pour poser un pied hésitant. Cela vaut tous les manèges de foire, mais celui-ci ne s'arrête pas au bout de 8 à 10 minutes! Le catamaran, en houle arrière, glisse dans le creux de la vague, remonte à la crête pour pointer sa proue dans le ciel et s'abattre alors dans un vacarme inquiétant sur l'autre versant. Et c'est la douche garantie. Que la mer est belle quand elle est en colère! Le soleil disparaît derrière de noirs horizons. La houle, de plus en plus forte, se déplace sur l'avant. Nous affalons de trois ris et reprenons du foc. Des vents de 30 nœuds nous obligent à ralentir l'allure. Neptune réclame des offrandes pour nous accorder sa clémence. Un carré de chocolat et une lampée de Pastis devrait faire l'affaire! Des creux de trois mètres se forment. Malgré une réduction de voiles, nous continuons de progresser entre 8 à 10 nœuds. 11 h 30 en temps universel. C’est le moment de se brancher sur RFI pour l'écoute de la météo. Pour notre malheur, elle ne laisse rien présager de bon. Nous approchons le cœur d'une dépression. Avec la grand voile affalée et un demi-foc, le voilier file à 6 nœuds J’admoneste vivement Alain du fait qu’il effectue ses manœuvres sans gilet de sauvetage. Je parviens à le convaincre de mon inexpérience dans la navigation. Du haut des flots, la mer moutonne, les creux s'enflent, le vent déchaîne des bourrasques de plus de 100 Km/h Comme un cheval indompté, le bateau se cabre, s'arrête net pour piquer du nez tout de go. Les vents sifflent dans les drisses. Les flots rageurs jouent de notre coquille de noix. Une pluie drue limite la vue à une dizaine de mètres. Nous surveillons sans cesse la direction des vents. Et tout à coup, juste devant nous, le rideau se lève! Un trou parfaitement circulaire de ciel bleu garni d'un soleil resplendissant. La houle s'est assagie. Le vacarme du vent n'est plus. La maîtresse devient douce. Le soleil se mêle à la symphonie, nous réchauffant de ses ardents rayons. Prenant plus d'assurances, je m'aventure sur le pont pour profiter de cette chaleur salutaire. Et je vous le donne en mille, une douche d'environ 100 litres vient finir de me tremper. Après une sieste, je trouve Alain sur le toit, tentant de déployer la grand voile. Le ciel est de nouveau noir. Le baromètre se maintient à 1007 millibars. Nous ne sommes toujours pas sorti de la dépression. Une nuit sans lune s'installe. Le bateau fait de nouvelles embardées à plus de 10 nœuds. Nous réduisons le foc. La nuit n'apportera aucune quiétude. A l'aveuglette, nous filons à plus de 8 nœuds. Surveiller la girouette, le cap, la vitesse et le baromètre tout en étant attentif aux bruits insolites, non, cette nuit ne sera pas de tout repos! Samedi 29/01 La nuit de jeudi à vendredi n'a laissée aucun instant de répit. Malgré tout, vendredi fut une journée apaisante. Le ciel s'était mouché, offrant son espace au soleil. L’expérience de la tempête fut une rude mise à l’épreuve. Curieusement, je n’ai pas douté de la flottabilité du catamaran. Quant à la peur, elle ne peut être que rétrospective, dans l’action je n’ai pensé qu’à l’urgence des initiatives, tentant au mieux de les anticiper. Les efforts déployés nous ont épuisés. Les rapports sont tendus. Un jeu de trictrac nous réconcilie. Mardi 01/02 PROBLEME: Sachant qu'un mille marin fait 1852 m, qu'un nœud représente un mille/heure, soit une minute de latitude, que le bateau mesure 12,37 m sur 7,03 m, qu'il fait plus de 24° Celsius et que le baromètre est à 1018 millibars, que nous sommes le 1er février 2000 (année bissextile!), que nous sommes à 25°11' de latitude ouest et 32°04' de longitude nord, que Tortola se situe à 64°37' de latitude ouest et 18°25' de longitude nord, que je suis né le 13/10/57, pouvez-vous me dire l'age du capitaine à l'arrivée à Tortola? (Toutes les données sont exactes... bien qu'il y en ait de superflues.) Le gagnant sera tiré au sort en présence de l'huissier Maître LOUFOQUE. Le premier prix : Une place sur mon porte-bagages. (Prévoir un coussin) Nos voisins du dessus, Castor et Pollux de la constellation des Gémeaux, pas du tout bruyants mais très brillants ont pris place dans la voûte céleste. Elle s'est faite belle, cette nuit. Quelques météorites saluent sa beauté. La Voix Lactée trace sa route au travers de l'univers et semble semer des bulles fluorescentes dans l'étrave du voilier. Bon, assez poétisé, c'est la relève de quart, je vais me coucher! Jeudi 03/02 1 h 30. Nous passons le tropique du Cancer Samedi 05/02 La croix du sud à l'horizon bâbord fait face à l'étoile Polaire Neptune s'est allié avec Eole pour nous faire regretter notre pêche du jour, une dorade coryphène mesurant approximativement un mètre de long et pesant prés de dix kilos! Trois grains menacent notre tranquillité pour le dîner Mardi 08/02 Depuis mercredi, nous sommes dans la zone des alizés. Ce matin un superbe tazard se prend au piége de notre hameçon, soixante-dix-huit centimètres de long pour à peu prés quatre kilos. Nous aurons goûté la grande majorité des poissons de surface: tazard, dorade coryphène et bonite. Je profite d’une mer calme pour me baigner. Alain mouille une bouée reliée au bateau par un cordage. Nonobstant cette sécurité, je ne m’attarde pas dans ces eaux abyssales. Imaginez une piscine de 6000 mètres de profondeur ! Une sensation de vertige m’étreint. La bouée autour du torse ne parvient pas à me rassurer et je ne demande pas mon reste pour rejoindre Alain sur le pont. Je lui propose à son tour de se baigner. Vous ne devinerez jamais sa réponse : il ne sait pas nager ! Samedi 12/02 Nous avons croisé Barbuda, Saint-Barthélemy, Saba, Saint-Martin. C'est notre dernière nuit de navigation, loin de tout, de la ville, du bruit, de la pollution, des voitures, de la télé et, aussi, de la famille et des amis. Seuls comptent le vent, la mer, le soleil et les étoiles. Dimanche 13/02 A l'horizon se profile Virgin Gorda. 18 h : accostage et premier pied sur terre. A la recherche d'un équilibre, j'ai quelques difficultés à marcher. J’ai le mal de terre ! Le bateau semble trop tranquille. Il n'est pas à sa place, dans un port. Il lui faut du mouvement, de la vie. En conclusion après environ quatre mille cinq cents milles marins, soit prés de huit mille trois cents kilomètres, trente-deux jours de mer, vingt-quatre heures de mal de mer, dix jours de tempête, trois bonites, un tazard, une dorade coryphène péchés et mangés, cela va de soi, des mouettes, des pétrels, des pailles en queue, des labbes, des méduses voilier ou cavalier portugais, des dauphins, et des poissons volants observés, des milliers d'étoiles admirées pendant environ cent trente heures de quart, vous avez un homme comblé de bonheur! Nous n'aurons pas le temps de faire du tourisme car le catamaran doit être livré jeudi. Nous passons l'essentiel de notre temps à nettoyer, à ranger et à décaper le voilier. Le peu de temps restant sera utilisé dans les bureaux de l'immigration afin d'obtenir un visa d'entrée et de sortie du territoire des Iles Vierges Britanniques. Pour que je puisse entrer en République Dominicaine, je dois posséder un billet de retour en France. Je suis donc obligé d'acheter un billet d'avion à destination de la Guadeloupe! Alain retourne en France pour prendre quelques jours de congé et attendre une nouvelle livraison. Un jour après je m’envole à destination de la République Dominicaine, prendre à mon tour des vacances jusqu’à fin avril. Une escale dominicaine
10:51, 8/5/2007
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Une escale dominicaine Aéroport de Santo Domingo, à la sortie de l'avion, des bouffées de chaleur présagent des températures tropicales. Je récupère mes bagages. Autour des tapis roulants avoisinants, nous devinons la provenance des passagers. Les touristes canadiens s’empressent de troquer le pull pour la chemisette autrement appropriée. Je me procure quelques pesos dominicains au bureau de change. « Buenos dias. -Buen dia. Donde viene usted? -De Francia. -Donde va? -Encontrarse mi hermano y su esposa en Samana. » Comment dit-on belle-sœur déjà? Les rudiments d’espagnol me reviennent en mémoire non sans présenter quelques lacunes. Le gros douanier moustachu à l’humeur débonnaire, la chemise auréolée de sueur, vérifie l’acquittement de la taxe de 10 US$ et vise nonchalamment le passeport. Les yeux déjà rivés sur le passager suivant, il me rend le sésame. A la sortie de l'enceinte administrative, je me retrouve en prise directe avec la population dominicaine. Les chauffeurs de taxi hèlent chacun des passagers passant à leurs portées, cherchant à glaner quelques dollars à des touristes plutôt crédules. Quelques gosses munis de petite caisse en bois guettent les chaussures des arrivants pour les cirer moyennant quelques pesos. Dans ce brouhaha et ce désordre typique aux sorties d'aéroport, je me faufile pour me fondre dans la population locale. Par habitude, j'attends l'accalmie pour me mettre en quête d'un taxi aux tarifs raisonnables pour rallier la capitale. Ma première préoccupation sera de trouver un logement à la portée de ma bourse. Le chauffeur de taxi, rompu à cet exercice, m'entraîne directement vers "la ciudad colonial" quartier touristique où les hôtels foisonnent. Durant le trajet, l'auto radio égraine des discours politiques, scandés à la manière de Fidel Castro. Le conducteur m’apprend les prochaines élections présidentielles. Nous approchons de Santo Domingo, au gré des embouteillages. En 1998, elle a fêté les cinq-cent ans de sa fondation. C'est la seconde plus vieille ville du Nouveau Monde fondée par les Européens. Bartolomé Colomb, le frère de Christophe, s'installa sur la rive est de l'embouchure du Rio Ozama afin de se soustraire aux attaques permanentes des Indiens et au temps défavorable sévissant dans le nord de l'île. Cette nouvelle colonisation fut détruite par un cyclone. C'est en 1502 que le gouverneur d'Hispaniola, Nicolas Ovando décida de refaire un nouvel essai sur la rive ouest, la Ciudad Colonial actuelle. C'est à partir de cette époque que l'on trouve trace du nom de Santo Domingo auquel s'ajouterait le nom de Guzman, fondateur de l'ordre dominicain. Matinalement, un bus de Caribe Tour m’achemine vers la péninsule de Samana, au nord-est de l’île. A mi parcours, lors d'une halte, je récupère une polaire dans mes bagages. La climatisation est utilisée sans retenue, il fait un froid de canard dans le car. Ce serait un comble de s'enrhumer sous le soleil des Caraïbes! De temps à autre, de charmantes maisons peintes dans des tons pastel bordent la route. Surpris puis amusé, j’observe, aux abords des villages, des défilés d'écoliers enjoués uniformément vêtus de chemisette bleu ciel et de pantalons ou jupes beiges. Ma voisine de banquette précise que nous sommes le 19 février, jour de la fête nationale. Les enfants, sagement alignés en deux colonnes, arborent fièrement, en tête du cortège, le drapeau dominicain et le blason de leur école. Patiemment, les automobilistes attendent le moment opportun pour doubler lentement la procession. Nous abordons la péninsule de Samana, reconnaissable à ses innombrables cocotiers, une des plus grandes concentrations au monde. Je retrouve avec joie la famille à une dizaine de kilomètres de Samana, emménagée dans une petite case surplombant la baie, dans le hameau Las Fléchas nommé ainsi car au quinzième siècle, Christophe Colomb fut accueilli par une volée de flèches. Jo et Bernard sont rayonnant de bonheur. Le teint hâlé, en tenue estivale, confortablement installés en terrasse, ils m’accueillent à bras ouverts et ont eu comme un pressentiment de mon arrivée, trois vivaneaux se dorent sur le grill! Tour à tour, nous relatons nos aventures respectives. Ils sont arrivés à Samana deux mois auparavant et ont élu domicile dans une casa de huéspedes, maison d’hôtes équipée de services facilitant le séjour du voyageur. Mais la petite ville trop bruyante était peu encline au calme et à la sérénité. Voici un mois, ils ont jeté leur dévolu sur ce "havre de paix" A flanc de montagne, le site est idéal pour observer la ronde des baleines à bosse. Descendues de l'Atlantique Nord, celles ci viennent chercher le futur père de leur petit. C'est l'occasion pour les mâles de se montrer comme étant le plus beau et le plus vif! Le petit déjeuner est un moment privilégié pour assister au spectacle de plusieurs soupirants sautant le plus haut possible pour attirer l'attention de la belle. La baleine reste immergée entre cinq et quarante minutes et émerge jusqu'à la hauteur des nageoires avec lesquelles elle frappe violemment la surface de l'eau puis elle retombe sur le côté provoquant un mini-raz de marée. Ce ballet de géant des mers est un spectacle envoûtant. La vie dans le village est rythmée par le chant des coqs se défiant les uns les autres par de tonitruants cocoricos. Il n'est pas rare que ceux ci se trompent d'heure. Trois heures du matin n'étant pas le meilleur instant pour annoncer le lever du soleil! En début de matinée, le meringue, musique typique au pays, nous sort du lit au cas ou nous envisagions une hypothétique grasse matinée. Nous n'aurons le silence, peut-être, qu'à une heure du matin, si les clients de la discothèque sont partis, si la horde de chiens ne s'étripe pas, si le grillon installé sous notre terrasse ne nous perce pas les tympans de son grésillement strident, si les motos déséquipées de leur silencieux ne pétaradent pas sur la route en contre bas, si une discussion enflammée n'embrase pas la quiétude d'un foyer, si…, alors peut-être aurons-nous l'espoir de bénéficier d'un court et mérité sommeil. Les premières journées sont consacrées aux baignades entrecoupées de longs farnientes sur une petite plage située juste au pied de notre montagne. Quel délice de pouvoir entrer dans une eau sans se demander si elle est assez chaude! ELLE EST CHAUDE ! Equipé d'un masque et d'un tuba, j'observe la population sous-marine avec toujours autant de plaisir. La tête sous l'eau, un crépitement permanent, comme un paquet de chips longuement écrasé me signale l'activité mandibulaire des locataires. Dame Nature a fait preuve d'une imagination débordante pour parer sa faune marine de couleurs dignes de la palette d'un Vincent Van Gogh ou d'un Paul Cézanne. Protégés dans des bouquets de calcaires aux attraits polychromes, les poissons défendent leurs territoires au milieu des coraux et gorgones ondulant au gré du courant. Les gorgones, grandes feuilles finement nervurées, sont d'un mauve pastel sur lesquelles de petits coquillages, les monnaies Caraïbes, ont élu domicile. Le spectacle de cette myriade multicolore est continuellement fascinant. Jo et Bernard m’attendaient pour visiter l’île. D’un commun accord, nous décidons d’explorer les côtes de la République Dominicaine par escapades de quatre à cinq jours.. Nous privilégierons les transports locaux, les "Guagua", prononcez : gouagoua. Ils permettent de voyager de ville en ville à moindre coût. Direction Montecristi au nord ouest du pays non loin de la frontière haïtienne. La région semble manquer d'eau. Une savane d'épineux d'où émerge de temps à autre de filiformes cactus bordent la route. La ville, jadis important port, est aujourd'hui endormie. Une plage sans ombrage au bout d'une route côtoyée de marais salants ne déclenchera pas de passions effrénées. Le bout du monde paraît être atteint. Un autocar nous emmène à Luperon, une cinquantaine de kilomètres plus loin, le long de la côte. Mon voisin, la trentaine, moustachu, vêtu d’une chemise hawaïenne qui rebondit, telle une cascade, sur sa panse arrondie, pérore bruyamment. Le sourire aux lèvres, découvrant des dents jaunies, une commissure légèrement relevée laissant deviner son air narquois, il interpelle grossièrement des passagers. Par ses propos, il parade fièrement. Il est profondément persuadé de sa supériorité. Pour ma gouverne, il me renseigne sur sa profession : il est garde-frontière. Le personnage, afin de me convaincre, relève un pan de sa chemise. Fiché entre la ceinture du pantalon moulant et son gros ventre, il exhibe un pistolet. Nous ne nous attardons pas à Luperon. Minuscule bourgade élevée sur les falaises d’une crique, elle sommeille paisiblement. Au bord de la plage, le large plateau corallien infesté d’oursins n’attire pas la manne touristique. J’en garde de cuisants souvenirs dans la plante des pieds. Sur notre cheminement vers l'est, Puerto Plata, grande ville portuaire, déborde d'activité. Les grandes artères saturées de véhicules peinent à fluidifier les embouteillages. Le bus tente, parfois vainement, de se faufiler dans la circulation pour nous déposer au terminal, contigu aux halles. Les étalages de fruits et légumes, dressés sur les larges trottoirs de la vieille bâtisse, exhalent des senteurs sucrées qui freinent notre déambulation. Les ananas, les régimes de banane, les noix de coco, les citrons verts, les mandarines, les maracudjas fraîchement récoltés invitent à la gourmandise. Des racines de manioc, de safran côtoient les patates douces et les tomates. Des grands-mères respectables, campées derrière quatre planchettes sur tréteaux, vantent les vertus curatives d’un élixir jaunâtre. Sur leurs étalages de fortune trône un alignement de bouteilles hétéroclites. Face à mon regard interrogateur, une aïeule me dévoile la composition du précieux breuvage. Ce n’est qu’une macération de rhum et diverses racines ou fruits. Espiègle, elle me conseille la combinaison au gingembre et me garantit des prouesses sexuelles inespérées! Sur le pas de la porte des halles, une autre vieille dame au teint mat, toute menue, la peau flétrie par les années, semble se protéger derrière son étalage de plantes médicinales. Un parfum d’épices embaume ses alentours. Le marché couvert déborde de vitalité. Dans la pénombre, on devine les bouchers qui jouent les fiers-à-bras, s’interpellent d’un banc à l’autre, tout en tranchant au hachoir des pièces de bœufs pendues. Les poissonniers préfèrent interpeller les badauds qui flânent dans la travée. Quelques ménagères marchent d’un pas pressé, comme des abeilles, butinent d’un étal à l’autre, discutent les prix toujours trop élevés, s’en vont plus loin puis reviennent, prisent de remords, concluent l’achat, remplissent leur cabas d’osier et filent, toujours aussi prestement, vers le prochain couloir. Le brouhaha devient vite importun. Nous partons musarder dans les ruelles. Quelques maisons en bois de style victorien donnent une idée de l'aspect de la ville vers la fin de l'ère coloniale. Notre flânerie nous conduit sur le "Malecon", boulevard à quatre voies bordant la mer. La grande avenue, pourvue de larges trottoirs, est ombragée par de majestueux palmiers. Le soir venu, elle devient la promenade favorite des citadins. Accablés de chaleur, assis sur le parapet, nous savourons la brise marine. La civilisation du jetable laisse nombre de trace tout le long du rivage. Je suis écœuré devant les bouteilles en plastique, les emballages de restauration rapide, les papiers gras, les morceaux de polystyrène englués de pétrole et diverses ordures qui surnagent au pied de la jetée. Comme un radeau en perdition, la matière compacte épouse la houle. La notion de protection du milieu naturel n’est pas encore un sujet de préoccupation pour le Dominicain. Il devra pourtant, dans un proche avenir, réviser ses relations avec la nature, au risque de défigurer son environnement et de briser le fragile équilibre biologique qui le lie à la flore, la faune, les fleuves et les océans. Toujours plus vers l'est, nous passons la nuit à Rio San Juan. La lagune "Gri-Gri", en bordure du littoral, est reliée à la mer par un canal naturel. noyé sous les mangroves. L'ultime étape de notre excursion sera Las Terrenas. Beaucoup de français ont élu domicile dans ce village de pêcheurs décidément tourné vers le tourisme. Nous avons même la possibilité d'acheter les journaux sortis la veille en France! Quelques kilomètres plus loin nous sommes de retour au bercail. Durant une semaine, nous apprécions un repos bien mérité. Dans les guaguas, le meringué diffusé au-delà du seuil de tolérance, la promiscuité, un certain inconfort et la vétusté du véhicule ajoutent à la fatigue du voyage. Nous mettons à profit cette courte escale pour explorer les proches alentours de Las Fléchas. Nous reprenons nos pérégrinations vers le sud-est, pour se trouver, après une journée de transport, à Bayahibe. Un petit port de pécheurs qui axe son économie sur la branche touristique grâce à la proximité de l'île de Saona. Une ronde incessante de barques motorisées (j'ai dénombré plus d'une cinquantaine d'embarcation en moins d'une heure) transborde les vacanciers. Nous devons redoubler de vigilance lors de nos balades subaquatiques. Le lendemain, quelques kilomètres plus loin, Boca de Yuma, paisible bourgade désertée par les voyageurs ne manque pas d'intérêt. Une plage perdue dans la campagne offre une vision paradisiaque. Les cocotiers rivalisent entre eux pour nous gratifier de leur ombrage. Un sable farineux d'une extrême douceur nous invite à la paresse. Les gangues de noix de coco brunes et les palmes fanées des cocotiers souillent parcimonieusement le rivage. Caressés d'une savoureuse brise marine, les minutes coulent subtilement. Oublié le temps perdu dans les inconfortables guaguas, perdu dans une lointaine rêverie nous laissons le soleil brunir un peu plus notre teint déjà halé. Malgré un gîte incommode, (les "cucarachas" peuplent l'écoulement de la douche) je reviendrai à Boca de Yuma! Bavaro à quelques encablures de la pointe est du pays, sur la côte nord, est une ville totalement artificielle. Un mur de béton longe la bordure côtière. Les vacances "tout compris" se réalisent dans ces lieux. Cocooné, dorloté, amusé, nourri, abreuvé, sportivement fatigué, bref, ne vous occupez de rien, on s'occupe de TOUT, le touriste qui ne veut que ça est comblé. C'est aux antipodes de mes désirs. Emmuré dans cet univers insipide et aseptisé, le passager débarqué de l'avion est pris en main du début à la fin de son séjour. Le contact avec les locaux est totalement faussé. Ces derniers ne voient qu'un dollar à deux pattes. Le prix de trois jours dans de tels palaces serait suffisant pour nourrir une famille durant un mois! Le choc des cultures découlant de ce brassage rend l'autochtone amer et antipathique. Nous fuyons sans regret cette communauté venue faire fondre à coup de devises ces lipides au soleil des Caraïbes. Au cours de notre transfert maritime, de Sabana à Samana, dans la baie, une baleine déploie son énergie à sauter hors de l'eau non loin de notre embarcation. A distance respectable, le spectacle demeure émouvant. Tous les passagers, je ne suis pas le dernier, sont aux aguets à scruter la surface du bras de mer. Le cétacé se manifeste par des jets d’eau qui détournent nos regards. Les commentaires vont bon train sur l’embarcation. Les Dominicains ne tarissent pas d’éloges à l’encontre de l’animal. Comme des enfants, nous sommes tout heureux de cette apparition. Une courte réapparition dans notre retraite nous remettra de nos dernières impressions. Nous reprenons notre routine quotidienne sur notre perchoir. De temps à autre, nous faisons une escapade à la ville pour s'approvisionner en victuailles et lecture mise gracieusement à la disposition des francophones par un hôtelier français. Arrivée le soir, nous apprécions la fraîcheur naissante de la nuit, le nez plongé dans nos lectures. Les enfants du village, camouflés derrière une haie, à une distance raisonnable, nous scrutent. « Qui sont ces étrangers qui viennent envahir notre terrain de jeux favori ? Semblent-ils se dire» La période d'observation sera de courte durée. Téméraire, notre petit voisin, Adriano, s’avance prudemment, grignote pas à pas l’espace perdu, jetant quelquefois un regard inquiet du côté de ses camarades qui l’encouragent. Il prend de l’assurance et vient franchement à notre rencontre Pour ne pas être en reste, ses compagnons envahissent la zone. Les pentes escarpées deviennent l'endroit idéal pour glisser à l'aide de luges improvisées. La courbe de la tige de palme de cocotiers effeuillée est parfaite pour patiner sur l’herbe! Des sangles attachées à deux cocotiers permettent de rendre possible l'usage d'un hamac inusité. Ce sont alors des parties endiablées de balançoire nourries de cris et de rires. Le montage est soumis à rude épreuve. J'ai pu remarquer jusqu'à six gosses juchés dans l'installation. Du haut de ses dix ans, Adriano se perd en bavardages intarissables. Nous le faisons répéter sans cesse. Déconcerté, il n’assimile pas notre incompréhension. Comment est-ce possible de ne pas parler la même langue ? Quelques explications s’imposent. Un planisphère déployé sur la terrasse, j’élucide le mystère. Un timide sourire en guise d’approbation nous contentera. Nous nous octroyons quatre jours pour explorer la dernière portion côtière du sud-ouest. Barahona, port industriel inactif a laissé place à la mangrove aux abords d'une minuscule plage. La route surplombant la Mer des Caraïbes en direction de Enriquillo est de toute beauté. Des reflets turquoise contrastent avec les falaises noir anthracite. Les rouleaux déferlants moutonnent. Poussée par le vent, la crête se disperse en embrun. Malgré les visions de carte postale qui qualifient le caractère principal de ces côtes, la région n'est pas touristique. C’est perceptible dans le comportement des villageois. A l’abri des bourrasques, nous prenons une pause repas dans un relais routier. Comme des abeilles dans une ruche, toute la famille s’affaire à la bonne marche du restaurant. Les délicieuses odeurs de nourriture nous excitent les papilles gustatives. Incapables de définir la subtile combinaison des plats présentés, patiemment, une jeune fille nous explique les recettes des spécialités de la région. Le ragoût de chèvres cuit dans une marinade d’origan, d’ail, de ciboulette et de rhum occupe la première place puis viennent le ragoût de porc, les racines de yucca frites, les couennes de porc rissolées et bien sûr le légume national : le riz ! La mère, la grand-mère, les sœurs et les enfants, alignés derrière l’adolescente, nous observent et nous scrutent, à la recherche d’un regard. Le moindre coup d’œil provoque l’hilarité générale. La gentillesse de leurs sourires est sincère. La recherche de profits n’a pas la primauté dans la relation avec l’étranger, simplement, la curiosité de découvrir le comportement de ces inconnus qui viennent bousculer la routine. Nous quittons à regret la sympathique famille pour un petit tour sur la côte sud-est, à quelques kilomètres de Santo Domingo, histoire de voir l'endroit le plus couru du pays. Et de nouveau la même déception qu'à Bavaro. Vite, sauvons nous et rentrons à la casa! Une mauvaise surprise nous attend. La case à été visitée durant notre absence. Et malheureusement, mes bagages ont subi une ponction! Le filtre à eau me manquera et je suis quitte pour refaire cet achat. Nous déménageons à Las Galéras. Un mois de farniente sera le bienvenu. Playa Ricon, Playita, Playa Madame, Playa Colorada, Fronton, etc.…autant de plages de rêve pour finir le séjour sur l'île. Jeudi 3 mai, mon avion part à 13 heures. Au revoir la République Dominicaine. Bonjour le Canada !
10:50, 8/5/2007
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Bonjour le Canada ! Dans la carlingue du 707, le nez collé au hublot, je me perds dans mes songeries. Je suis dans l'avion qui me conduit vers la grande aventure. Je pense que c'est à l'instant ou le"si" devient "quand", c'est à l'instant ou le rêve devient réalité, c'est à cet instant là que je vois le début de l'aventure avec un grand "A". L'incertitude du voyage ne manque pas de provoquer une petite pointe de doute et d'inquiétude mais la soif du curieux reprend vite le dessus. La peur, principale réticence du casanier invétéré, n’est pas compatible à ma philosophie. Le voyage, ce virus dont on ne guérit pas, enrichit le pratiquant. Amant de la liberté, je veux désobéir aux contraintes de notre société de consommation, rompre avec les servitudes de la vie sociale et professionnelle ordinaire, découvrir des modes de vie étrangers, je veux sortir du moule et m’enivrer d'essence d'esprit. Le voyage à bicyclette interpelle par son originalité. Cette nouvelle approche, je l’espère, sera certainement plus piquante, hors des sentiers battus par le touriste ordinaire. L’autochtone, j’en suis sûr, me regardera d’un autre œil et m’abordera plus facilement. Au-delà de cette approche plus humaine, reste la prouesse sportive. Ce ne sera pas un chalenge ! Je resterai dans les limites de mes capacités. Certain s'interroge sur la barrière linguistique. Je leur réponds qu'il n'existe pas de frontières pour l'expression du geste et du sourire. L'universalité du sourire ne se traduit pas, elle s'exprime et se ressent comme telle. Mes rudiments d’anglais et d’espagnol devront suffire à l’essentiel, la gestuelle fera le reste ! Aéroport de Vancouver, une fois les formalités douanières passées, les questions de l'office de l'immigration résolues, je prends pied sur le sol canadien. Et il fait froid! 18°, quel contraste avec mes 30° de la République Dominicaine! A la sortie de l'aérogare, je suis amusé par la longueur interminables des limousines garées le long du trottoir, attendant ou espérant un illustre passager. Restons modeste! Un bus suffira pour m'emmener dans le centre ville. Avec pour toile de fond les Montagnes Rocheuses enneigées, les gratte-ciel désignent le cœur de ville. Cette ville me rappelle Karlsruhe en Allemagne. Le flot des voitures glisse silencieusement dans les larges avenues, agrémentées d’îlots de calme et de verdure. En matière d’hébergement, je jette mon dévolu sur l'auberge de jeunesse, la solution la moins onéreuse pour visiter l'Amérique du Nord. Elles sont équipées de cuisines collectives avec frigo et casiers individuels ainsi que de tous les accessoires nécessaires à l'élaboration d'un repas. Durant cinq jours, j'écume la ville en quête de marchand de bicyclettes. Je n'ai pas l'intention de m’éterniser dans cette ville aussi agréable soit-elle. Une liste type photocopiée à la main, je définis mes critères aux vendeurs : solide, léger, bon marché et confortable ! L’auberge de jeunesse, proche d’un quartier populeux, fourmille de vacanciers et travailleurs saisonniers de tout âge. La cuisine, à l’heure des repas, est infréquentable, il faut viser juste pour s’approprier une poêle ou une casserole, un feu de cuisinière, une chaise et un coin de table. Dans un baragouin international, avec une prédominance d’anglais, des courtoises civilités s’échangent. Les habitués guident les novices et tentent le dialogue. Comme par enchantement, les nationalités se regroupent par affinité, se poussent des fesses et du coude pour accueillir le nouvel arrivant. Ce soir, alors que je mange mes pâtes à la tomate cuisinée avec Amour, un homme s'assied face à moi. La cinquantaine, les cheveux grisonnants en bataille, les yeux globuleux, démesurés par les loupes de ses lunettes, son ventre rebondi le handicape pour s’installer. Sans un regard ou un mot, il prend ses aises et dépose son assiette devant lui. L’œil en coin, je l’observe et m’avoue une grande lacune dans mes connaissances gastronomiques lorsque je découvre son assiettée. C’est une espèce de sandwich composé de deux galettes de riz soufflé, enduites de beurre de cacahuètes, tartinées de confiture de framboises qui elle-même est ensevelie sous une couche de thon à l'huile. Mais apparemment, notre homme n'était pas satisfait de ses talents culinaires. Il jugea préférable de faire séjourner son plat quelques secondes au four à micro-ondes. Une fois la mixture engloutie, il se cuisina une bonne poignée de spaghettis dissimulés sous une couche de ketchup et de mayonnaise sucrée à souhait! Je me dépêche d'avaler mon assiette pour éviter une prochaine recette! Prenant un moment de détente, lors d’une promenade à Jéricho Beach, un parc à l'écart de la ville qui longe English Bay, je crois perdre mon porte-monnaie que je retrouve trop tard dans ma chambre. Condamné à espérer un virement de ma banque, je profite de ce repos forcé pour rendre visite au Centre Culturel Francophone de Vancouver, animé par une chaleureuse équipe qui essaie de promouvoir l'emploie de la langue française. Ils sautent sur l'occasion de me connaître pour me photographier et prévoient d'écrire un petit article dans leur journal local, L'Express du Pacific. Je fais aussi quelques apparitions chez mon marchand de bicyclette. Sa boutique, par sa proximité, m’est facile d’accès. Je sympathise avec les monteurs, tous passionnés de la petite reine. Le patron me suggère de faire un détour par Douglas Lake pour rencontrer un de ses amis, propriétaire du plus grand ranch du Canada. Le grand départ
10:48, 8/5/2007
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Le grand départ Vancouver(Colombie Britannique) Jasper (nord de l’Alberta) Calgary (sud de l’Alberta) 1200km Samedi 19 mai, la nuit fut agitée. La perspective du départ ne m’a pas tranquillisée. L’impatiente de partir, le récapitulatif du matériel, de la trousse de soins, des cartes et bouquins, non, je n’ai pas dormi à poings fermés ! A l’aube, les rues de Vancouver sont désertes. Hé ! Réveillez-vous ! Je pars ! Pour longtemps… et loin ! Les premiers kilomètres furent les présentations entre mon vélo et moi. C'est que nous allons faire ensemble un sacré bout de chemin! Je suis chargé comme un baudet. L'équilibre n'est pas facile à tenir avec prés de 50 Kg de barda ! Au fur et à mesure que je roule, je me transforme en animal de cirque mais je n'irai pas jusqu'à lâcher mon guidon ! Imaginez-vous avec deux grosses bouteilles de gaz sur le porte-bagages de votre vélo! Allez ! Lâchez le guidon ! Cette banlieue qui n’en finit pas de défiler me fait douter de mon orientation. Je m’arrête quatre fois pour vérifier ma route. Un policier vient à ma rescousse et m’aiguille aimablement vers le bon chemin. Je suis content de quitter l’autoroute pour cette route secondaire qui file plein nord. 92 km plus loin à Dewdney, je trouve un petit coin prés d'une rivière pour planter la tente. Encore de la route facile mais le plus dur reste à venir. Je vois peu à peu les montagnes se rapprocher. Arrivé à Hope, je suis au pied des Rocheuses, je crois que je vais savourer ma nuit. Aux premières lueurs, je quitte Hope, espoir en anglais. Il m’en faudra pour venir à bout des prochaines heures ! La perspective de la route qui grimpe le long du Canyon de Coquihalla est décourageante. Le long ruban serpente jusqu’à des sommets invisibles. Guilleret au départ, je déchante rapidement après une dizaine de kilomètres. Elle n’est pourtant pas abrupte cette route qui monte, mais elle est longue, très longue. Je ne peux pas me mettre en danseuse, au risque de m’affaler sur le bitume, entraîné par le poids de l’attirail. Je pousse laborieusement sur les pédales, je souffle et reprends ma respiration avidement, cherchant le précieux oxygène. Le dessus des cuisses me fait mal. Je découvre des muscles sur les jambes dont je ne soupçonnais pas l’existence. Des automobilistes qui me croisent m’exhortent à la prouesse en klaxonnant, un pouce en l’air et tonitruant joyeusement. Je me fixe des objectifs dans le lointain en me promettant de ne pas mettre pied à terre avant. Ma volonté est soumise à rude épreuve. Je grignote mètre après mètre l’ascension du col, je m’acharne et m’invective, je me traite d’incapable, je me fais violence. Je tente de négliger la difficulté en regardant le paysage. La neige parsème peu à peu les environs pourtant je n’ai pas froid. La sueur coule dans le dos et me rafraîchit. La vapeur fume à travers mon coupe-vent. Une sensation de liberté suprême me met la tête en joie. Je me grise de cette ivresse d’adrénaline. Des bouffées d’allégresses me redonnent une nouvelle vitalité. Non je ne lâcherai pas, je veux vaincre cette côte ! Six heures de lutte opiniâtre pour gravir 1244 m de dénivelée en seulement cinquante kilomètres de distance, je franchis enfin ce col tellement espéré. Je peux maintenant savourer la magnifique pente qui me mène à Merrit, je pense ne pas l’avoir volé ! J’attaque la pente et j'éprouve encore des difficultés à pédaler. Je m'arrête. Je fais le tour du vélo. Et je m'aperçois qu'un tendeur non seulement tient bien mon sac à carte fixé au gidon mais emprisonne aussi fermement… le câble du frein avant ! Je ne peux m'empêcher d'éclater de rire. Pour fêter ça je me prépare un café bien chaud, les pieds dans la neige. Je déguste ma victoire. Je me dis qu’alors rien ne m’empêchera de surmonter tout les sommets des Rocky Mountain ! Après avoir tutoyer les sommets je me grise de vitesse dans une descente interminable. A 70 km/h, le vent siffle dans les oreilles, des larmes coulent à la verticale sur les joues, le guidon vibre de plus en plus comme si la roue était voilée. Je me refuse de freiner, trop étourdi par la célérité de ma monture. Arrivé à Merrit, je fais un détour pour visiter le plus grand Ranch de Colombie Britanniques, le Douglas Lake Ranch. Situé sur un plateau semi-désertique, le bleu du lac est de toute beauté. Au loin je discerne les toits rouges du ranch qui tranche franchement avec toutes les couleurs environnantes. Anita m’accueille. Elle n’était pas avertie de ma venue et m'avoue son désarroi. Qu'à cela ne tienne, bien qu’elle ne me connaisse ni d'Eve ni d'Adam, elle m'offre aussitôt une bière dont je me délecte et une chambre pour la nuit. En attendant la venue de son mari Carlo, nous faisons rapidement connaissance. Je lui parle de mon périple. Dans la foulée elle m'emmène à l'école du village rencontrer un des trois instituteurs. Je lui propose d'effectuer une connexion Internet avec l'école de Redessan qu'il accepte d'emblée. Le lendemain je présente mon circuit aux 14 élèves de l'école qui semblent enchantés de suivre mon itinéraire et de pouvoir réaliser une correspondance avec des écoliers français. Nous sortons de la classe pour voir mon matériel. Certain veulent essayer le vélo, d'autres s'interrogent quant aux passages des vitesses, d'autres encore sont admiratifs en voyant les haut-parleurs installés sur le guidon et se sont des "cool" qui fusent comme pour adopter ma vision du voyage. Nous nous séparons avec la promesse de s'écrire grâce aux "E-mails". L'après midi, Anita me propose de visiter le ranch et de compléter la journée par une balade à cheval dans les forêts avoisinantes. Je découvre alors encore et toujours des paysages enchanteurs. La vie sauvage prend ses aises. Sur le chemin du retour je rencontre de vrais Cow-Boys (sans armes) surveillant les bêtes. N'ayant rien à offrir à mes hôtes, je propose de cuisiner un gratin dauphinois (avec les "moyens du bord") accompagné d'une excellente entrecôte de bœuf grillée par Carlo. Un régal! A l'issue du repas nous nous séparons avec le serment de nous revoir un jour en France. Bruce, un des instituteurs me propose de passer la nuit chez un de ses amis à Vernon puis de m'acheminer le lendemain à Little Fort quelque 80 km plus loin. Je reprends la route le long d’une paresseuse rivière, bordée d’épaisses forêts de noisetiers. Perdu dans mes pensées, les yeux rivés sur la roue avant, je roule machinalement. Incroyable, la quantité de limaces qui se perdent sur le bitume ! Je tente de les éviter mais sans excès de zèle. La pluie m'oblige à une escale forcée 30 km après mon départ, à Clearwater. J’ai de la chance, il y a un petit camping avec une salle commune pour s’abriter. J’envisage même de coucher dans la salle si le temps ne s’améliore pas. Les sommets alentours se noient dans les brumes. Néanmoins, à la faveur d’une éclaircie, je plante ma tente sur le terrain désertée de toute âme qui vive. Au petit matin, un franc ciel bleu présage une agréable journée. La fraîcheur de l’aube ravigote. Pendant que les œufs au bacon grésillent dans la poêle, je plie promptement la tente. La route en légère déclivité est facile, elle longe nonchalamment la rivière. Les oiseaux n’attendent pas l’apparition du soleil pour gazouiller joyeusement. Avola, petite bourgade où je fais une pause casse-croûte, me donnera l'occasion de rencontrer un homme, Homère GREGOIRE dont les ancêtres, il y a prés de 300 ans vivaient à Montpellier et exerçaient le métier de "barbier-chirurgien". N'ayant pas souvent l'opportunité de parler français il veut à tout pris me faire découvrir son univers. Poliment, je décline l'invitation et enfourche ma bicyclette pour rejoindre mon bivouac du soir, 50 km plus loin à Blue River. J'avale les kilomètres, le ruban d'asphalte défile sous mes yeux, de temps à autre, un poids lourd m'aspire dans son sillage et un maintien devient primordial si je veux éviter la chute. La bicyclette de Montand trotte dans un coin de ma cervelle. Tête Jaune Cache, changement d’azimut, je bifurque plein Est, j'attaque le plat de résistance: ROCKY MOUTAIN! Petit pédalier, grand plateau, je pousse sur les jambes allégrement. J'adapte ma respiration aux coups de pédales. Je ne peux m'empêcher de penser au moteur à explosion. Le carburant: le petit déjeuner, le comburant: l'oxygène absorbé avidement, la chambre à explosion: les poumons se vidant brutalement pour se remplir de nouveau et à chaque coup de pédales pour quelques mètres de gagnés! L'énergie déployée se fait presque sans fatigue. Elle passe en second plan et pour cause: le paysage est sublime! Le Mount Terry Fox apparaît au détour d’un virage. Un mémorial relate les exploits d’un jeune Canadien de dix-huit ans atteint d'un cancer des os. Dans les années quatre-vingts, il a tenté la traversée en courant d'est en ouest du Canada (quatre mille huit cents kilomètres en quinze mois) au profit de la recherche sur le cancer. Il a ainsi récolté prés de vingt-quatre millions de dollars. Il est mort un mois avant son vingt-troisième anniversaire. Je me grise et je peine sur la quatre voies rectiligne qui joue les montagnes russes. La vallée obscurcie des dernières ténèbres de la nuit prolonge l’instant dans l’ombre de ses montagnes. Les pins filiformes semblent vouloir retenir cette pénombre mourante. Progressivement, une merveille de la nature se découvre au sommet d’une côte. Il resplendit dans l’éclat du soleil. Je suis admiratif devant ce pic marbré de neige et de roc, posé tel un joyau sur le velours noir des forêts. Le Mount Robson culmine à 3954m. C'est le plus haut sommet des Rocheuses. Une pause s'impose! Selon les rares touristes en villégiature, je suis chanceux. Le Robson ne se dévoile entièrement, en moyenne, que neuf jours par an. Une grimpette, une descente, une cinquantaine de bornes en plat, le long de Moose Lake (Lac Caribou) et j’arrive à Yellowhead Pass. Je paie la petite contribution à l’entretien du site et m’installe au bord d’un minuscule lac. Je me prépare à une profonde nuit de sommeil, je suis épuisé. Je me lève du pied gauche. Je n’avais pas remarqué en lisière du lac, tout au fond, planqué derrière une épaisse haie de pins, une insignifiante voie ferrée. Toutes les heures, des trains d’une centaine de wagons, chargés comme des mules de billes de bois m’ont fait tressauter dans le sac de couchage. Je ne peux pas invoquer l’ignorance : lors de rencontre avec des ours, les passagers ne doivent pas descendre des véhicules! Depuis mon entrée dans le parc provincial du Mount Robson, moult panneaux préventifs fleurissent aux bords des routes. Je suis septique lorsque, à une centaine de mètres, une ourse et son petit traverse nonchalamment la route. La mère, devant, se presse de montrer le chemin de la rivière à sa progéniture mais l’ourson ne veut en faire qu’à sa tête. Il s’assied sur son séant, regarde autour de lui, s’intrigue de la présence des voitures arrêtée devant lui. D’étranges bipèdes l’observent à travers de curieuses boîtes noires qui produisent des éclairs ! Il me fait penser à un bébé dans son parc ! La mère revient sur ses pas pour rappeler l’urgence de la situation. Elle lui renifle le museau, émet quelques grognements. Quelques secondes de réflexion puis l’ourson reprend sa progression et suit docilement sa mère. Je continue d’observer les plantigrades, confondu dans les broussailles sur les rivages du torrent, encore sous l’émotion de cette merveilleuse rencontre. J'arrive à Jasper le mercredi 31 mai. J’en bave pour l’atteindre, cette auberge de jeunesse, à 11 km de la ville, planquée dans la montagne prés d'un ruisseau, à l’abri des regards et des turpitudes de votre vie quotidienne. Sur le chemin je croise une biche. Fragile, gracile, elle s’éloigne sans terreur, s’enfonce dans les sous-bois, traverse un cours d’eau bouillonnant comme pour définir une frontière entre elle et moi. Plus loin, quelques bouquetins impavides ruminent, habitués aux touristes. Regroupés en bordure de torrent, quatre petits chalets dortoirs dont une salle commune m’accueillent au bout de la route. Je dois rester ici le temps de récupérer une nouvelle carte de crédit. Ce ne sera pas une contrainte : le site et ses alentours sont magnifiques. Maligne Canyon situé tout à coté aura la primeur de mes visites dans la région. Profonde gorge creusée, siècles après siècles, par un cours d’eau sur le plateau calcaire, la neige de l’hiver subsiste dans les recoins d’ombre de cette formation géologique. Il faut descendre une quarantaine de kilomètres au sud pour découvrir, encaissé dans la montagne, Maligne Lake, perle de saphir bordée du velours vert des pins filiformes. Dans son eau cristalline, les truites ondoient paresseusement. Au fond, au pied du glacier, une croûte de glace témoigne encore des rudesses de l’hiver. En limite du parc de Jasper, Hot Spring, comme son nom l’indique, une source d'eau chaude à 54°, régale le corps et l’esprit. 10° à l’extérieur avec tout de même un franc soleil comme compagnon, mais j’hésite à plonger dans ces eaux fumantes. Par palier, laissant la chaleur m’envahir, je me glisse dans le bouillon, ne laissant apparaître que la tête. Il fait bon se prélasser dans les thermes judicieusement bâtis en hauteur : les montagnes alentours affichent leur beauté. Le glacier de l'Ange
10:46, 8/5/2007
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Le glacier de l'Ange Le manteau blanc de l'hiver se déchire pour découvrir les rocs anthracite qui, telles des dents sur une gencive, émergent de la terre. Cette force brute, pure, presque violente témoigne des chaos antédiluviens. Le ciel moutonneux n’arrive pas à adoucir la dureté des lignes. Des cicatrices orangées fraîchement apparues par l’érosion marquent les outrages du temps. Parfois, à la faveur d'une brise, de longues houppelandes de neige blanches habillent une paroi. Le long voile glisse et se dissout, accrochant des reflets cotonneux sur les aspérités. Encaissée dans une gorge, une énorme langue de glace salive la naissance d'un torrent. Malheureusement, le soleil peine à percer les nuages pour faire miroiter un petit lac émeraude. Nuit après jour, jour après nuit, la montagne pleure ses torrents. Ce ne sont pas là des chants de tristesse mais plutôt un joyeux gargouillis qui résonne dans la moindre vallée. Pourtant, la pluie aidant, la nostalgie aurait tôt fait de me mettre du vague à l'âme. Je préfère imaginer ces beautés sous un soleil radieux. De temps à autre, un fracas gronde dans la vallée. Le glacier de l'Ange perd de sa sève dans un éboulis de glace et de pierre, blessant un peu plus le flanc. Quel beau nom pour cette merveille de la nature! Cette masse blanche déploie ses ailes sur les versants d'un cirque. Chaque hiver, il sera nourri de neige et de glace, pour, à la faveur des étés mourir un peu. A ses cotés, le mont Edith Cavell, dédié à une infirmière héroïque de la guerre 14/18, se dresse, majestueux. Sa pente abrupte alimente son propre glacier. Enfoui dans un creux de la vallée, il peut être comparé à un iceberg. C'est un livre ouvert à la page du jour. Sous celle-ci, on peut lire l'histoire des siècles passés. La neige accompagnera mon retour à cette petite auberge de jeunesse perdu dans sa solitude. Malgré l'heure tardive il fait encore jour. Il faut dire que les journées sont longues sous ces latitudes les premières lueurs pointent à 4 heures pour laisser place à la nuit vers 23 heures. Mi-juin, toujours aucune nouvelle de ma carte de crédit. Je commence à perdre patiente! J'attendrai jusqu'au vingt juin, dernier délai! J'en profite pour me promener autour du mont Wystler. Et quel plaisir de me balader dans ces forêts où le silence se fait loi. Seul le chant des quelques oiseaux rompt la quiétude des sous-bois. Ma promenade est discrète, amortie par un épais tapis de mousse. Soudain, une branche craque. Je cherche la provenance de ce bruit. A une dizaine de mètres, devant moi... un ours noir de la plus belle espèce! C'est une masse trapue de quelque 90 kg, revêtu d'un luisant pelage noir. Ces larges pattes fouillent le sol, à la recherche de sa pitance. Nos regards se croisent. Après quelques secondes d'observation, il effectue un mouvement d'épaules en ma direction tout en me fixant des yeux, voulant par ce geste forcer ma fuite. Je reste cloué sur place, immobile. Une décharge d'adrénaline provoque un tremblement de mes membres. Surtout ne pas bouger. Lui faire croire qu'il n'est pas le plus fort. Pas facile... Un mélange de fascination et d’inquiétude m’étreins au plus profond de mon être. Je me persuade de ma supériorité. Les yeux dans les yeux, il reste silencieux comme pour m’hypnotiser. Le temps devient éternité. Impossible de contrôler mes nerfs, j’essaie de me raisonner. « Ne bouge pas, reste calme, continue de le fixer, respire doucement, comprends que c’est un moment fantastique que tu es en-train de vivre » me dit une petite voix intérieure. Après ce laps de temps d'incertitude, constatant mon immobilité, il reprend ses activités. Et j'en profite pour le photographier sous toutes les coutures! Comme pour me dénigrer, il s’assied de dos, tourne la tête sur le côté pour me signifier qu’il ne perd pas vigilance. Un trait de soleil tel un projecteur perce les feuillages. Le pelage chatoyant brille sous la lumière. Magique, tout simplement magique… La carte n’est pas arrivée, tant-pis je pars vers Calgary. Tous les sens sont merveilleusement chatouillés tout au long de ma traversée des Rocheuses. Je ne m'aperçois pas des kilomètres parcourus. Toujours le nez en l'air à admirer les pics qui succèdent aux pics, toujours différents et pourtant tous sont plus beaux les uns que les autres. Souvent, à leurs pieds un lac reflète leurs images. Les sapins filiformes ajoutent à la beauté des paysages. A l’orée d’un bois, j’aperçois au loin, un magnifique cerf. Je ne résiste pas à la tentation de l’approcher. A pas de velours, je m’avance. Je prends d’infinies précautions. Cette branche à éviter, choisir ce tapis de mousse, doucement, furtivement, je le tutoie presque ! A une vingtaine de métres, il ne m’a toujours pas remarqué. Tel un idien décochant ses flèches, je le mitraille sous toutes les coutures, au gré de ses déambulations. Comme elle est belle cette route qui va vers le sud ! Elle m’emmène d’une beauté vers l’autre. Je ne compte plus les fois ou je m'arrête pour contempler l'éclat de ces splendeurs. Et je voudrai pouvoir rester là des journées entières pour ne pas manquer une minute du spectacle offert Et toujours à m'exclamer : « Putain... qu'c'est beau! » Dans la vallée, entre rivière et torrent, l’Athabasca roule ces galets. Curieusement, ces eaux ne sont pas limpides mais cuivrées, chargées d’alluvions glacières. Les étapes se font dans de petites auberges de jeunesse perdues dans la nature sans électricité sans eaux courantes mais avec un sauna au feu de bois! et alors là, quel délice de suer alors que dehors il fait prés de zéro degré! Pour se rincer : l'eau du torrent! Rien de plus vivifiant! Je peux vous assurer que mes nuits sont profondes. Je passe deux fois à 3000m d'altitude sans trop de difficultés. De toute façon je suis trop occupé à déguster le panorama! Le dernier col sera éreintant et éprouvant. Pour admirer la mer de glace de Colombia Icefield je dois affronter une tempête de neige qui me fouette le visage et m’obstrue la vue. Le froid me gèle les mains. Imaginez l’acrobatie : grimper la côte, il faut tenir le guidon et malgré cela vouloir se réchauffer les doigts… Cruel dilemme ! Malheureusement tout a une fin! Lake Louise sera la dernière étape. Et comme pour me récompenser, elle m'offre la vision de son lac d'un bleu turquoise vif. J'abandonne mon vélo pour grimper sur les hauteurs pour mieux apprécier cette poésie de couleurs toutes en harmonie. Au bout du chemin, le lac Agnes encore pris dans les glaces de l'hiver semble enchâssé dans un écrin de montagne. Un ancestral salon de thé So British de 1880 façon chalet de montagne suisse accueille les marcheurs aventureux. J'essaie de grimper un peu plus haut. La neige me refusera le passage. Il est vrai que je n'ai pas les chaussures adéquates! Les marmottes, curieuses de nature se dressent sur leur arrière-train, les pattes avant repliées sur le torse, scrutent les alentours. Une ivresse de joie me chatouille quand j’observe cette nature généreuse qui s’offre à moi ! Le 24 juin, le jour de la Saint-Jean Baptiste, les Québécois célèbrent leur fête nationale. Ils sont légion à Lake Louise et m'invitent de bon cœur à me joindre aux festivités. Autour d'un grand feu je découvre des jeunes venues pour un job d'été qui le temps d'un soir se rappellent leurs lointaines racines françaises et ils prennent plaisir à pouvoir discuter avec un français d'origine. Je sème quelques troubles en leur révélant mon lieu de naissance et me demandent pourquoi je n'ai pas la double nationalité. Me voilà de leur expliquer l'histoire de France! Et oui quand je suis né, l'Algérie n'était pas Algérienne! J'ai hâte d'arriver à Montréal. J'aime les entendre parler avec un accent qui me fait sourire à chaque fois! A juste titre, ils me font remarquer que c’est moi qui ai l’accent et non pas eux ! Leur gentillesse me réchauffe le cœur. Ils ont ce quelque chose de naïf et simple qui vous donne envie de mieux les connaître. La mise en route est laborieuse ce matin ! Au petit jour, le silence règne en maître dans les sous-bois. Un faux-plat, je fixe le sol pour concentrer mes efforts. Instinctivement, je relève la tête. A trente mètres, sur le bas-côté, un grizzly de forte corpulence (une bonne centaine de kilos !) me croise du regard. Il est tout aussi surpris que moi. Les rangers, il y a peu, avaient prévenu la population locale par des messages de prévention et de danger en rapport aux grizzlys. Ils ont, quelques jours auparavant, regroupé des joueurs de foot-ball au centre du terrain de jeux. Armés de winshester, ils ont sécurisé les environs afin d’évacuer les malheureux joueurs. J’ai le temps d’admirer les vagues de son épais pelage qui ondoient sur sa puissante taille. Très vite, il reprend ses esprits et rebrousse chemin. La brièveté de la rencontre ne me laisse pas le temps de prendre une photo. A sa façon, il me salue et peut-être me signifier la prééminence de la nature sur la petitesse du genre humain. A Canmore je vois encore les Rocheuses et je repense encore à ces instants de bonheur vécu en leurs seins. C'est avec un pincement au cœur que je les vois disparaître peu à peu. Quel bonheur d’avoir traverser ces merveilles encore intactes ! J’ai gravé dans un coin de ma mémoire un instant de bonheur qui se prénomme Les Rocheuses. Merci Dame Nature! Si vous ne savez pas où aller cet été je vous recommande une virée dans ces contrées, vous ne le regretterez pas! De Canmore à Calgary, plein est, je perds peu à peu les reliefs accidentés pour trouver des prairies battues par les vents. A plus de 20 km de distance je vois déjà les buildings de la ville se profiler à l'horizon. Le retour à la soi-disant civilisation se fait sans plaisir. Quel contraste avec la quiétude des montagnes! La circulation devient de plus en plus dense, l'atmosphère de plus en plus désagréable et le bruit de plus en plus présent! Redoubler de vigilance avec les automobilistes, slalomer entre les voitures, ne pas perdre sa route, viser le feu vert pour éviter de s'arrêter aux carrefours, non vraiment, je ne suis pas joyeux de retrouver le "progrès". Je n’apprécie plus la trépidation de cette vie agitée. Je me renfrogne dans une attitude d’ours mal léché. Depuis peu, j’ai le sentiment de me détacher de la réalité sociale. Un trop-plein de sensation de bonheur a réjoui mes papilles. Ce contact brutal avec la modernité ne me convient pas. J’ai conscience de devenir asocial, refusant jusqu’aux extrêmes toutes formes de dirigisme sous quelques formes que ce soit. L’overdose de pureté et de perfection nuit-elle à l’épanouissement des mentalités ? Je m’énerve et tempête à la simple réaction de supériorité qu'illusionne la conduite d’une voiture. Ils sont là à deviser le monde, pérorant et jacassant sur la supériorité d’un amas de tôle surmontant un moteur! Je suis en colère, je jure et je peste. Comment peut-on croire à la suprématie de l’acier, du béton et du bitume sur la terre, l’eau et le vent? Savent-ils, ces pauvres matérialistes, qu’à la porte de leur ville, une nature riche et généreuse est prête à leur offrir toutes les joies ? J’ai de plus en plus la certitude que nous faisons fausse route en acceptant le mode de vie imposé par notre civilisation. Courir, toujours courir…Mais après quoi ? Le travail nous aspire, nous pompe jusqu’à la sève pour produire l’argent qui paiera des dettes toujours plus nombreuses. Il suffirait de dire « Stop ! » Non, je ne veux pas le dernier modèle de telle marque pour briller en société ! Non, je n’adopterai pas le cycle infernal de la société de consommation ! Oui, ce que je possède me suffit. Enfin, quand prendrons-nous conscience que l’argent doit rester un instrument d’échange, un outil et non un objet de culte qui doit être idolâtrer. Les esprits sont faussés et ne retiennent plus l’essentiel que pour se rabattre sur le superficiel. L’argent, parlons-en ! J'ai enfin récupéré ma carte de crédit! Au bout de deux mois et à mille kilomètres de Vancouver, ce n'est pas trop tôt! Je me savais tributaire de ce bout de plastique puisque je n’avais pas choisi d’autres alternatives si ce n’est une centaine de dollars en liquidité pour les situations d’extrême urgence. La saga fut rocambolesque ! A Vancouver, ayant fait une opposition du fait de la perte de mon porte-monnaie, je dus demander un virement en liquide ne serait-ce que pour me sustenter le temps de rejoindre Jasper et bien-entendu pour payer le vélo et ses accessoires. Arrivé à Jasper, je communique mon adresse à ma banque afin qu’elle m’expédie la carte de crédit. J’ai patienté vingt jours mais sans succès. Je redemande un virement en numéraire qui devrait me satisfaire jusqu’à Calgary. Arrivé à destination, ma banque connaissant l’adresse, je patiente à nouveau durant une semaine. J’apprendrai de la bouche même de mon banquier qu’il avait expédié la carte bancaire en recommandé. J’apprendrai à mes dépens que recommandé ne veux pas dire rapidité, bien au contraire ! Les ombres des gratte-ciel hantent la cité. Elle semble vouloir être désertée de ses âmes. La ville ainsi que tous les ranchs du pays se sont donnés rendez-vous. Noyé dans les lueurs éclatantes du soleil, ils s’en vont tous par le même chemin. Calgary fête le Stempede, une exhibition à l'américaine avec pour thème principal le cheval et ses cow-boys. Pas moins de cent cinquante formations (différentes tribus d'Indiens, des cow-boys, des majorettes, la police montée, les pompiers, les commanditaires etc.) défilent dans les rues pour se rendre sur le parc d'attraction. Dans une ambiance de carnaval, la foule massée sur les trottoirs manifeste bruyamment sa joie. Les adultes comme les enfants s’amusent et participent sans retenues aux excentricités des acteurs de la parade. Cependant, je n’apprécie guère les étalages sur des chariots des tribus indiennes comme pour signifier un devoir de soumission ou d’obéissance. Elles me font penser à l’exposition coloniale de 1931 au bois de Vincennes ! Je perçois un relent de racisme émanant de ces grotesques mises en scène. Dans l'après midi j'assiste à un rodéo. Le cavalier doit chevaucher une monture déchaînée pendant huit secondes avec une main en l'air. Pas facile de conserver son équilibre sur un cheval dont on a comprimé les parties génitales le temps du spectacle. Fort heureusement, après ce supplice de Tantale, la bride est relâchée et l'animal redevient doux comme un agneau. Vient ensuite le calf roping: le cow-boy doit prendre au lasso un veau puis sauter de son cheval, retourner le veau et lui lier trois pattes en moins de 10 secondes. Occasionnellement, il m'arrive de me sustenter dans les "restaurants" locaux. Les wings, les burgers, les tacos etc. ne nécessitent pas de couverts. Mais je préfère tout de même ma cuisine avec couteau et fourchette... bien entendu! A ce sujet je rencontre trois charmantes Japonaises dans la cuisine commune de l'auberge. Je les vois s'affairer avec minutie autour de leur préparation culinaire et constate qu'elles non plus ne sont pas fanatiques des burgers and Co. Nous échangeons nos recettes et goûtons réciproquement nos cuisines. Délicieux! Ne me demandez pas de vous traduire leurs recettes, je n'ai pas encore appris le japonais! Le 8 juillet, au petit matin je quitte Calgary pour aller toujours plus vers l'est. Les grandes plaines et les lacs.
10:44, 8/5/2007
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Les grandes plaines et les lacs. Calgary (sud de l’Alberta) Winnipeg (sud du Manitoba)Thunder Bay (sud de l’Ontario)Rouyn Noranda (Québec) Montréal 3600km A Piapot je rencontre deux jeunes Québécois. Les étudiants Frédéric et Jean David veulent traverser le pays d’est en ouest durant leurs vacances. Partis de Vancouver, ils rejoignent Montréal en vélo bien sûr! D’un commun accord, nous plantons nos tentes dans la cour d’une gargote familiale de bord de route. En compagnie d'ouvriers des chemins de fer canadiens, la soirée s’annonce des plus joyeuses! L'occasion pour nous de goûter la saucisse de chevreuil arrosée généreusement de bière. La nuit venue, l’entrain de la tenancière aidant, les grosses voix et les rires gras fusent et peinent à supplanter l’air "country" qui beugle dans le juke-box. Dans le confort relatif d’une chaise et une table, le coude gauche fermement ancré, je repose lourdement ma tête. Passif, las, j’observe rêveusement la scène. La fatigue de la journée, les quelques verres de bière ingurgités, la perspective du confort du sac de couchage m’encouragent à paresser. Une heure du mat', dans un sursaut d’énergie, je m'éclipse. La tête enfarinée, la bouche pâteuse, le lendemain, nous partons ensemble sur Swift Current. Vingt ans de moins et peu de bagages font vite la différence. Je n'arrive pas à suivre leurs rythmes. Juste avant Swift Curent, ils décident de continuer plus loin. Je les abandonne. Cent kilomètres me suffisent pour aujourd'hui. Nous échangeons nos adresses e-mail avec la promesse de se revoir à Montréal au Québec. La petite bourgade Swift Current n’offre rien d’attirant. Perdue dans les plaines du Saskatchewan, elle me fait penser à une scénographie de western. Des boules de buissons épineux poussées dans les rues rectilignes par les bourrasques de vent, il ne manque que les cow-boys et les Indiens ! Un peu baba-cool, Madeleine et Maurice, la quarantaine, cheveux en queue de cheval, blousons en cuir, du Manitoba voisin, francophones, montent leur gîte pour la nuit. Nous sympathisons. Ils profitent des revenus de leurs actions pour prendre de larges vacances. Ils reviennent des "States", comme ils disent. Ils sont en Goldwin, la moto mythique de la route 66. Totalement en phase avec l’esprit ”easy-rider”, Maurice m'offre une virée, histoire de m’épater des prouesses de sa monture. Et le démon de la moto revient me hanter. J’étais possesseur d’une grosse cylindrée auparavant. J’imagine avec quelle facilité j’aurai parcouru le chemin passé mais quelle déception, la vitesse m’aurait tant fait manquer de détails dont la nature me fait grace. Le réveil est dur ce matin. Après la balade en moto, Maurice m’a offert une lampée de rhum qui s’est éternisée ! J’ai repris mon petit bonhomme de chemin, toujours plus vers l’Est. Des lacs et marais cassent la régularité des perspectives. Même si la route est plate, sans difficulté majeure, je n’ai pas de plaisir à pédaler. A l'arrêt, les moustiques voraces s'en donnent à cœur joie. Il y a même des marais salants. On se croirait en Camargue! Beaucoup de palmipèdes et d'échassiers peuplent les lieux. Ces contrées se transforment rapidement en prairies brûlantes et épuisantes. La rudesse des grandes plaines du Canada ne faillit pas à sa renommée ! J’éprouve de la peine à progresser dans ces contrées désolantes de platitude. La monotonie du voyage s'installe. Le ruban noir, dans cette visée rectiligne, se fond dans un miroir ou mirage. Les ondes de chaleur, tout au bout transforment la vision. Le macadam disparaît, devient coulant tel une rivière. Tout autour, où que se porte le regard, c'est uniforme. Un coyote me suit de loin. Il pointe son museau au-dessus des herbes, reprend sa course, voulant établir les frontières de son territoire. J’ai franchi ses limites. Il m’abandonne à ma destinée. Je bois les kilomètres, les yeux rivés sur ma roue. La chance est avec moi, je voulais m’arrêter à Moose Jaw mais un vent d'arrière m'encourage à filer plus vite, plus loin. Les yeux rivés sur l’horizon, là où la terre se noie dans le ciel, où le ciel se fond dans la terre, les ondes de chaleur dissipent les lignes. Des cubes aux arêtes incertaines sont posés: Regina approche. Je viens de pulvériser mon record: 150 km en 5 heures. Les bourrasques de vent salutaires me poussent depuis Boham. Vivement c'soir qu'on s'couche! Un bol de café exhale ses arômes sous mon nez. L’esprit encore imprégné de rêves, j’émerge tout doucement. Elle est agréable cette auberge de jeunesse, planquée dans un faubourg arboré de Régina. Un rayon de soleil me chauffe le cou. En fond sonore dans la pièce illuminée, la télé égraine les informations régionales. La tartine beurrée à mi-chemin entre mes lèvres et le bol fumant, je reste bouche bée, stupéfait par les nouvelles. Le charmant petit camping qui devait m’héberger la veille a été dévasté par une tornade, bilan 11 morts ! Un frisson glacial me parcoure l’échine. Le dimanche à Regina est reposant: pas de voitures ou très peu. Ce qui explique peut-être l’affluence dans les églises, temples ou autres royaumes. Anglicans, presbytériens, adventistes, témoins du septième jour, catholiques, protestants, luthériens et je ne sais quelles autres « bêtes à Bon Dieu », tous trouvent ici lieu de prière à leur goût, en fonction de leur croyance. Je sors du seul super marché ouvert et je rencontre un des deux jeunes québécois croisés sur la route. « Hé ! Frédéric ! Qu’est-ce que tu fais ici ? » Je pressens de mauvaises nouvelles. En quatre jours, ils devraient être à deux ou trois cents kilomètres plus en avant. « Je viens voir les horaires de bus pour Montréal. - Où est Jean David ? Vous n’avez pas eu d’accident, j’espère ? - Non ne t’inquiètes pas, nous avons été victime d’un vol seulement. Comme tu le sais, nous n’avons pas trop d’argent et nous avions décidé de passer la nuit dans le parc de la ville. Nous étions vraiment crevés. Ce matin, au réveil, il manquait un vélo, Kaaalice de taberrrrnacle ! » Difficile à avaler alors qu'ils avaient effectué 1300 km des 3700 pour rejoindre Montréal. « Qu’est-ce que vous allez faire, maintenant ? - Jean-David rentre à Montréal et moi je continue malgré tout. » Jean-David poursuit des études dans l’aéronautique. Il ne compte plus les heures " d’extra" qu’il a du effectué pour s’offrir ce voyage. Et voilà que, du jour au lendemain, tout ses rèves de conquètes s’évaporent ! Je me remémore nos conversations lors de notre rencontre… D’un naturel calme et posé, avec une pointe de philosophie, se sera pour après-demain, pense-t-il ! Privilège de son age, il rêve d’un monde parfait, animé d’idéaux de paix et sérénité. Il ne cache pas sa déception dans le genre humain et rage tout de même d’interrompre son périple à presque mi-parcours. Nous rejoignons l’infortuné. Un sentiment d'impuissance m'envahit. Ne sachant que dire, que faire, je lance quelques idioties pour le faire sourire. Nous l'accompagnons à la gare routière avec la promesse jurée, crachée de nous revoir à Montréal. Du fond du bus, il nous adresse un salut remplit de tristesse et de dépit. Le lendemain, je m’octroie un repos de deux jours! Un congé de fin de semaine à la sauce Guytou en quelque sorte ! Je farniente, je traîne, je répare, je couds, je lave, en bref je me la coule douce! Le Saskatchewan (la rivière coulant doucement en langage Cree) difficile à prononcer non? Faites comme moi, décomposez : ça se catch à Wanne (ne me demandez pas où se trouve Wanne!) Je disais donc le Saskatchewan continue de dérouler ses prairies autour de moi. Le paysage devient plus vallonné après Regina. J’ai décidé de quitter la transcanadienne numéro 1 pour la tranquillité. Les camions conduits essentiellement par des hindous me fatiguent. Je reconnaît bien là leurs façons. Comme en Inde, la loi du plus fort prime ! Aucune considération pour le pauvre cycliste qui pourrait être aspiré dans le sillage du trente tonnes ! Enervé, j’ai fixé en travers sur le porte-bagage un pieu, qui à l’occasion me sert de béquille. Il dépasse d’un bon mètre sur ma gauche et force ainsi l’écartement des véhicules me croisant. Un petit drapeau Canadien flotte au bout du bâton, histoire de remuer la fibre patriotique des conducteurs ! Le vent, encore favorable me pousse jusqu'à la petite bourgade de Filmore. La musique country résonne dans le seul bar. Le patron n’est pas habitué aux étrangers, qui plus est en vélo ! « D’où viens-tu ? Où vas-tu ? Depuis combien de temps tu es parti ? Dans combien de temps penses-tu arriver ? Me demande-t-il, une bière dans chaque main, trop content de rencontrer un farfelu de mon espèce ! » Ces sempiternelles questions reviennent à chaque fois, pourtant je ne m’en lasse pas sauf en Indonésie… Ils sont nombreux et surtout très curieux, en Indonésie, ainsi lorsque l’on me posait ces questions rébarbatives, je désignais, l’index pointé derrière moi « De là-bas » puis l’index pointé devant moi « Là-bas » Déconcerté par cette réponse simpliste, souvent un fou rire généralisé s’instaurait ! « A mon tour de te poser quelques questions ! Dis-je, après avoir satisfait sa curiosité. -Sais-tu s’il y a un camping ou un terrain pour planter ma tente ? Interloqué, il réfléchit mais son visage garde son air dubitatif. -Le camping, y’a pas ici, tu penses bien ! Qu’est-ce que tu veux qu’un touriste vienne se perdre dans cette contrée ! Mais par contre, il y a Joseph au bout de la route, en sortant, à droite, il pourrait te prêter un coin de son terrain pour la nuit. C’est un vieux garçon très sympa. Bouge pas, je lui téléphone de suite ! » Il revient à la table, d’un air guilleret, heureux de rendre service et m’annonce comme une victoire : « Il est OK ! » Une barbe de trois jours assombrit un visage buriné par l’ennui et la solitude. Joseph, dit Jo, m’attend sur le pas de sa porte. Il m’invite à boire une bière sous la véranda clos par des moustiquaires. L’homme est taciturne, peu rompu aux rencontres éphémères. A l’inverse son chien me cajole ! Il me désigne l’emplacement de ma tente et me recommande de ne pas la monter plus bas car je risquerai, en cas de pluie, de me réveiller les pieds dans l’eau. Je peux vous assurer qu'il ne m'a pas fallu 107 ans pour monter la guitoune. Le pays est infesté (le mot est faible) de moustiques très voraces. Des nuées, que dis-je? Un essaim, une volée, une escadrille fond sur moi, avide de sang frais ! Protégé par la moustiquaire de la tente, je surveille les pâtes qui bouillonnent dans la gamelle. Toutes les trois minutes, je frappe le filet. Ces mini-vampires s’agglutinent jusqu’à former un écran m’empêchant d’observer de la cuisson de ma pitance. Quels sont mes sentiments à cet instant là ? Je ne peux m’empêcher de penser à la fable de Jean De La Fontaine "Le lion et le moucheron " : entre nos ennemis, les plus à craindre sont souvent les plus petits ! Je m'endors au son des glapissements des coyotes. Mercredi, vent de Nord Est, que je maudis à chaque coup de pédale. J'arrive vidé à Manor. Trop fatigué pour faire ma cuisine, je m'offre un p'tit chinois. Wendy, la patronne du restaurant, est venu du Viêt-Nam il y a 22 ans. Et nous voila à parler de Hanoi, de la gentillesse des vietnamiens, de l'estime qu'ils portent aux français. Je m'endors, repu et content. 4h 30, la symphonie des oiseaux me tire de mon sommeil et voilà une belle journée qui s'annonce. C'est tout de même plus agréable qu'une stridente sonnerie de réveil! Belle journée ? Il faut le dire vite ! Je roule sur cette petite route tirée au cordeau, parallèle à mon itinéraire principale, toujours pour la tranquillité. Marre des poids lourds ! Face à moi, plein est, le soleil se lève. L’astre solaire irradie de ses rayons la fraîcheur matinale, propageant une douce chaleur. Je savoure le silence…Pas un véhicule ne vient troubler la ronde des oiseaux qui défendent ardemment leurs nids. La tête en fête, je me grise d’espace et de liberté. Seulement il y a un hic. La route au bout de cinquante kilomètres se transforme en chemin impraticable pour mon vélo chargé à bloc. La carte m’a trompée en faisant figurer un parcours secondaire comme une route principale : même couleur, même trait, aucune distinction particulière. J’ai beau tourner et retourner la carte dans tous les sens, aucune autre alternative ne s’offre à moi, je dois refaire le chemin inverse. L’esprit beaucoup moins guilleret, j’ai de nouveau le soleil face à moi ! Cent bornes gratis, je rallonge d’une trentaine pour retrouver le bon chemin. Tant pis pour les poids lourds ! Deux cents kilomètres de monotonie ne déclenchent pas de passion effrénée. Entre les camions et ces plaques de bétons jointées de bitume qui font tressautées ma bécane tout les 5 mètres ce n’est pas la joie. J’ai l’impression d’être le passager d’un train du siècle dernier. Au loin Winnipeg dessine sa silhouette sur l’horizon. La ville aux atours agréables, abrite, au nord, dans le quartier Saint Boniface, une importante communauté francophone. Mais le dimanche ressemble à tous les autres dimanches. Comme partout, elle est fuit de ses habitants. Ils partent vers un ailleurs qui leur fera oublier les vicissitudes de la monotone vie. Le quartier est déserté. Je flâne au gré de mes humeurs pour aboutir dans un petit cimetière, à proximité des vestiges d'une église. Dans un grand carré de pelouse, des mégalithes dressées telles des dolmens, avec, de temps à autre quelques bouquet de fleurs fraiches ou défraîchies, suivant la mémoire, posés au pied, je jette un œil sur les épitaphes, juste pour voir s'il n'y a pas là quelques lointains ancêtres. La main sur le guidon, je déambule dans les allées. Le petit drapeau français fiché sur le porte-bagages avant attire un couple de Québécois. Ils sont à la recherche de leurs ascendants venus au XVIIIe siècle chercher fortunes sur des terres indiennes. En effet, la présence française au Canada remonte à quelque 400 ans. Au XVIIe siècle, les grandes puissances européennes se disputent l'Amérique pour repousser toujours plus loin les frontières de leur empire colonial. La France participe à ce projet de conquête territoriale à l'instar de ses rivaux, l'Angleterre, l'Espagne, le Portugal et les Pays-Bas. Jusqu'à la Conquête britannique de 1760, la Nouvelle-France baptisée ainsi dès 1524 par Giovanni da Verrazano recouvre la majeure partie de l'Amérique du Nord. Le lendemain, je profite de cette étape pour rechausser de neuf ma bicyclette, cinq crevaisons sur le même pneu, c’est assez. A cette occasion, je rencontre Jean François, un sympathique québécois exilé depuis une paire d’années dans le Manitoba. J’apprécie de pouvoir parler français! Fanatique de vélo, Jef me conseille sur la route à suivre pour atteindre Montréal. Voyant l’état de ma selle, il m’offre un nouveau repose-fesse! Et pour couronner le tout, au moment de payer mes pneus, mes chambres à air, mes rayons de secours etc.…cadeaux! En voilà une bonne nouvelle pour vous remonter le moral! Après les grandes prairies, je m'aventure dans l'Ontario et son million de kilomètres carrés. L’érosion glacière a favorisé la naissance de milliers de lacs. C’est simple, vous regardez la carte de la province et vous découvrez plus de bleu que de marron ! Des côtes, des descentes, des virages à droite, à gauche, des forêts de sapin, des petits et grands lacs, la route devient moins monotone. Les taons me suivent et m'agressent. Saviez-vous que ces indésirables compagnons de route volent à plus de vingt km/h ? Attirés par l’odeur de sang frais ils prennent le temps de s’abreuver sur mes mains. Je ne peux m’empêcher de penser à Jacques TATI dans " Jour de fête " vous savez : le facteur... La main libre venant frapper vigoureusement celle qui tient fermement le guidon, à plusieurs reprises je rattrape in extremis l'équilibre précaire de mon vélo. Avec mes sacoches, cela prend tout de suite une tournure croquignole qui pourrait virer à des proportions dramatiques ! Les zigzags s’enchainent mais toujours rattrapés ! Non je n’ai pas arrosé mon café de rhum ou d’un quelconque cordial local, pourtant les embardées de mon deux-roues pourraient porter à croire tout le contraire ! Peu après Kenora, je quitte la transcanadienne pour filer vers le sud le long de la frontière avec les U.S.A. Des français rencontrés à Jasper m’ont affirmé que je n’avais que trois mois de visa au Canada. Je dois donc rejoindre une frontière rapidement pour faire une extension. Au détour d’un virage, apparaît en fond de vallée un petit lac parsemé d’innombrables îlots. Je décide de passer la nuit à Andy Lake. Le chemin n’est pas aisé pour rejoindre ce havre de paix. Un camping avec toutes les commodités borde ses rives. La gérante des lieux me fait prommettre de ne pas rester deux nuits d’affilée car l’emplacement qu’elle m’alloue est réservé pour le surlendemain. J'ai juste le temps de poser mon attirail que déjà Ellen, ma voisine, charmante femme débordant d'énergie, m'invite à partager ses hamburgers "fait maison". Je déguste avidement sa spécialité et me pourlèche les doigts avec déléctation ! Je réussis à m'éclipser quelques minutes pour monter ma tente. Ellen me convainc de rester une nuit et surtout une journée de plus. Il serait dommage de ne pas profiter de ce petit coin de paradis ! Dans le même élan elle va voir la gérante et obtient deux nuits supplémentaires ! Comme pour étayer ses propos, Eddy, son mari, me propose une partie de pêche à la ligne pour le lendemain. Assis dans la barque, je savoure un petit moment de bonheur, des évasions de l’esprit dont je suis friand, je grave la scène dans un tiroir de ma mémoire car je veux pouvoir revenir sur ce théâtre de la nature, Lamartine trotte sur mes neurones : « Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices, Le hululement des oies d'Amérique trouble agréablement la quiétude de l'instant.Avec une pointe de malice aux coins des yeux, je comprends que l’évasion a une toute autre saveur pour Eddy, celle de s’octroyer quelque temps de répit avec sa charmante pile électrique : Ellen ! Il ouvre un coffre calé dans le fond de la barque comme pour me faire découvrir un trésor. Une douzaine de bouteilles de bière n’attendent que nos lèvres pour se faire avaler ! Nous prenons tout de même le temps de lancer les lignes des cannes à pêche. La pêche ne sera pas fructueuse, seulement de temps à autre des écrevisses que mon compagnon s’empresse de rejeter au lac non sans proférer quelques menaces à l’adresse de ces parasites qui lui mangent ses appats ! Le lendemain, sous un soleil radieux, je lézarde sur le ponton du lac. Les enfants s’ébattent joyeusement sur les fonds peu profond. Ils ont un jeu favori : se faire pincer les orteils par les écrevisses ! Je m'aperçois que les crustacés ont colonisé le lac. Je dirai qui plus est, il y a une crise du logement lorsque que je m’aventure, un masque de plongée plaqué sur le visage! Dans le même temps, un enfant me confie sa découverte : un vieux porte-monnaie remplie de cents. J’instaure un nouveau jeu : trouver les plus grosses écrevisses que je récompenserai d’une pièce. L’adhésion est immédiate ! Les parents, trop contents que cette nouvelle activité ludique accapare leurs progénitures, participent à ce challenge : les seaux et bassines ne manquent pas pour les plus beaux trophées de pêche ! Le soir, sous une grande tente, j’embauche Ellen et ses voisins à la confection de ma recette d'écrevisses flambée au whisky. Curieusement, la totalité des convives ne soupçonnaient pas les qualités gustatives des écrevisses. Secrètement, j’espère laisser une trace de mon passage : il va y avoir un génocide chez les Cambarus affinis (écrevisses américaines) ! Deux jours de pur délice, se découvrir mutuellement, échanger des instants de joie et de complicité, rire à gorge déployée à s’en faire pleurer, je quitte mes compagnons d'un jour sans gaieté de cœur. Ma route prend des accents d’exploration historique aux noms des villes traversées : Sioux Narrows, Crow Lake ,des tribus indiennes peuplant ces contrées avant les différentes colonisations. Sur ma droite, Lake of the Woods laisse deviner son immensité. Le Lac des Bois, nommé ainsi par Jacques-René La Vérendrye se méprit quant à la traduction voulue, je crois, par respect envers les indiens. En 1726, le gouvernement de la Nouvelle-France confie au frère aîné de La Vérendrye, Jacques-René de Varennes, le commandement d'un poste militaire dans une région de la rive nord du Lac Supérieur. Jacques-René en profite pour constituer une société de traite de fourrures et son frère, Pierre Gaultier de Varennes, Sieur de La Vérendrye, est son second. Le poste de traite principal de la société est établi à Kaministiquia à l’extrémité ouest du lac Supérieur. Pour ses approvisionnements, le Fort Kaministiquia dépend des Forts Nipigon (situé au nord du lac Supérieur à l’embouchure de la rivière Nipigon), Michipicoton (situé au nord de Sault-Ste-Marie) et Sault-Ste-Marie. Pour se rendre au lac Supérieur, La Vérendrye et ses compagnons doivent suivre la rivière Outaouais jusqu’à Mattawa pour ensuite atteindre le lac Nipissing, puis le lac Huron et le lac Supérieur. Lorsque La Vérendrye accepte l’offre de son frère, ses deux fils aînés sont dans la milice canadienne et les deux plus jeunes sont toujours à l’école. Il laisse alors sa femme, Marie-Anne et ses deux filles à Montréal et se dirige vers l’Ouest. À Kaministiquia, La Vérendrye est responsable de la défense du fort et il doit s'assurer que les Indiens reçoivent un juste prix pour leurs fourrures. Rendu dans l’Ouest, il commence à entendre parler d’une tribu indienne, les Mandanes, dont la peau est plus pâle que celle des Indiens des autres tribus, qui vivent dans des maisons au lieu de tentes et qui cultivent des jardins. Cette tribu, selon les rumeurs, vit loin à l’ouest. La Vérendrye espère être le premier homme blanc à la visiter. D’autres Indiens lui font part de l’existence d’un grand lac à l’ouest du lac Supérieur, un lac que les Indiens ont nommé «lac Ouinipigon» et d’une grande rivière qui coule de l’ouest. La Vérendrye commence à rêver de suivre ces lacs et rivières pour atteindre la mer de l’ouest, l’océan Pacifique. «Cette recherche de la mer de l’Ouest, qui commençait à retenir l’attention de La Vérendrye, remonte aux premiers jours de la présence française en Amérique du Nord. Depuis l’époque de Verrazzano et Cartier, tous les explorateurs, les uns après les autres, avaient tenté de découvrir ce prétendu raccourci pour atteindre le lointain orient.» Avant La Vérendrye, les Français n’avaient pas exploré l’intérieur du pays. «Dans les années 1720, les Français savaient encore peu de chose de l’intérieur du continent; le point le plus profond de pénétration au cœur du pays dont les documents du temps fassent mention est le lac La Pluie ou Tekamamiouen (Rainy Lake), atteint par Jacques de Noyon en 1688.» La Vérendrye veut obtenir plus de renseignements sur les territoires de l’Ouest. Il interroge les Indiens qui se rendent aux postes de Kiministiquia et Nipigon pour faire la traite. Il leur demande de lui dessiner des cartes des lacs et des rivières. Il propose aux autorités de Québec de se rendre au lac Ouinipigon pour ériger un fort. En 1731, il se rend à Montréal pour fonder une nouvelle société qui financera cette expédition vers l’ouest, et en juin de la même année il quitte Montréal avec trois de ses fils, Jean-Baptiste, Pierre et François, pour regagner le lac Supérieur. Arrivés au Fort Kiministiquia, plusieurs voyageurs refusent d’aller plus loin avant l’hiver. La Vérendrye doit donc accepter de passer l’hiver sur les bords du lac Supérieur. Toutefois, son fils aîné, Jean-Baptiste, ainsi que son neveu, Christophe Dufrost de la Jemerais, et 25 voyageurs décident de poursuivre le voyage. «Ils prirent trois canots et partirent vers l’ouest. Un mois et 40 portages plus tard, ils arrivèrent à l’endroit où les rivières coulaient vers l’ouest et non plus vers l’est, et se rendirent au lac La Pluie (Rainy Lake). Là ils bâtirent le Fort Saint-Pierre, nommé pour La Vérendrye, 3 km. à l’est de Fort Frances, où ils passèrent l’hiver.» Le printemps suivant, cette expédition revient au Fort Kaministiquia avec de nombreuses pelleteries. La Vérendrye décide alors de retourner au Fort Saint-Pierre avec tous ses hommes. Le voyage prend 36 jours parce qu’on veut améliorer l’état des pistes qu’on doit suivre pour faire les portages. Du Fort Saint-Pierre, l’expédition poursuit son chemin vers l’ouest en compagnie de Crees et d’Assiniboines. Ils suivent la rivière La Pluie jusqu’au lac Minestic (ou Minittic). Puisque le terme cree pour bois est «mistic», La Vérendrye donne le nom de Lac des Bois à ce lac. Toutefois, Minittic est un terme indien qui veut dire «lac des îles»et il décrit bien ce lac avec ses milliers de petites îles. Le vrombissement des hydravions me réveille de bonne heure à Nestor Falls pour prendre ma route toujours plus au sud, jusqu'à Fort Frances. Tout juste si les douaniers ne sont pas ne me rient pas au nez lorsque je demande un nouveau visa pour rester au Canada…Les Français sont dispensés de visa ! Après Fort Frances, je reprends ma route vers l'est, le long de la frontière américaine. La pluie jette un sac de billes sur mon igloo de toile. Assis en tailleur, sur la frontière de mon alcôve, je fixe le néant. Le rideau de gouttes ferme mon domaine. Le tambour du tonnerre résonne sur la lande des Mille Lacs. Le mur de pins rouges bordant les lacs forme l'écho de cet orchestre sans chef. Cette pluie, à Quetico Park, me force au repos. Je sympathise avec Mario et sa petite famille Karen, Juanita et Samuel. Ils m'offrent une place prés de leur car scolaire transformé en caravane. Quetico Park avec ses innombrables lacs et rivières inter-reliées s'étale sur prés de 5000 km². Des noms tels que French River, French Lake, French Portage, French Falls témoignent, là encore, du passé de la région. Une ballade en canoë avec mes voisins me fait apprécier ces paisibles paysages nordiques. Ayant quelques problèmes techniques, mon porte-bagages s'est affaissé sur ma roue arrière, Mario, mécanicien, me propose de le retrouver chez lui, à Thunder Bay, pour faire mes réparations. J'arrive en fin d'après-midi à Thunder Bay. Vilaine ville au bord du Lac Supérieur, elle n'offre aucun intérêt pour s'attarder. Je ferai pourtant une escale de neuf jours, le temps de consolider mon vélo et d'essayer de rétablir mes programmes informatiques. Je suis content de ma création en aluminium servant à maintenir mon porte-bagages. Malheureusement je n'ai pas la même satisfaction avec mon ordinateur. Par une malencontreuse manipulation, je perds le contrôle de la totalité de mes données informatiques. Et c'est ainsi que je suis définitivement dépossédé des photos prises avant Vancouver, de mes archives courrier, de mes adresses E Mail, de mon suivi de compte bancaire, de mes mots de passe, etc. Je me sens complètement dénudé. A la sortie de Thunder Bay, un monument érigé en l'honneur de Terry FOX rappelle son exploit hors du commun. Il a abandonné son périple à proximité de la ville. Il devait mourir peu de temps après. |
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